(Octobre 2000) Voici un Antillais âgé de 40 ans qui en paraît 80. Il a deux enfants et une femme qui tourne autour de lui en implorant : "Mon Dieu, faites que mon mari guérisse". Alors même qu'elle prie pour la guérison du seul soutien de la famille, elle en profite pour dire une prière silencieuse pour que les résultats de son deuxième test soient négatifs, comme le premier.

Et ici un Trinidadien de 35 ans, énergique et apparemment en bonne santé, qui est l'heureux bénéficiaire d'un traitement antirétroviral octroyé par des institutions étrangères et des amis et qui est séropositif depuis 14 ans.

Ces personnes incarnent les visages du VIH/SIDA aux Caraïbes. Lors d'une réunion récente à la Barbade, la Banque mondiale s'est engagée à octroyer 100 millions de dollars en financement ; par ce geste, elle espère pouvoir offrir de meilleurs soins à ces individus, ainsi qu'aux centaines de milliers d'autres qui, comme eux, ont contracté la maladie, et empêcher que nombre d'autres personnes soient victimes du virus. L'Union Européenne, l'Agence canadienne pour le développement international et le Département pour le développement international du Royaume-Uni ont promis de verser 20 millions de dollars en subventions.

Estimation sur le nombre d'individus atteints du VIH/SIDA

On a grand besoin de fonds, et plus encore. Le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA) estime que 360.000 personnes sont atteintes du virus aux Caraïbes – une région qui recouvre des territoires de langue anglaise, française, hollandaise et espagnole, y compris Cuba, la République Dominicaine, le Suriname et Haïti.

Le Centre épidémiologique des caraïbes (CAREC), qui s'occupe de conseiller les gouvernements sur l'élaboration de politiques visant à lutter contre la maladie dans 21 pays, estime que le nombre de personnes infectées par le VIH/SIDA est proche de 500.000 étant donné le taux important d'insuffisance de la notification des cas de maladie. Des projets nationaux ont été élaborés à la suite des recommandations qui ont été faites par le CAREC et l'ONUSIDA et maintenant, les gouvernements commencent à prendre au sérieux le message concernant le VIH/SIDA.

Actions gouvernementales

Pour s'aligner sur l'engagement de la Banque mondiale, Monsieur Owen Arthur, le Premier ministre de la Barbade a pris en charge à titre personnel la direction du programme national sur le SIDA de son pays. Cette approche servira peut-être de catalyseur pour d'autres gouvernements. Le gouvernement de la Barbade, qui ne considère plus le VIH/SIDA comme un simple problème sanitaire, a l'intention de mettre en œuvre une offensive de grande envergure pour lutter contre la maladie.

Tous les ministères et organismes du gouvernement, les organisations non gouvernementales, les organisations commerciales et les églises sont obligés d'élaborer des plans d'action pour lutter contre le VIH/SIDA. A partir de juillet 2001, le gouvernement a l'intention de mettre à la disposition des personnes infectées par le VIH/SIDA le traitement médicamenteux Zidovudine (AZT) et d'offrir un traitement à base de multiples médicaments pour éviter que les mères ne transmettent le virus à leurs enfants.

Trinité-et-Tobago étudie également la possibilité de commercialiser l'AZT. Il est intéressant de noter que dans le cadre du programme de ce pays, les laboratoires et les médecins sont tenus d'informer le ministère de la santé, grâce à un système de codage, chaque fois qu'ils rencontrent un patient séropositif. Le système de codage a pour but de protéger l'identité des patients.

Le rapport du CAREC le plus récent concernant la prolifération de la maladie aux Caraïbes dénote une "tendance inexorable à l'augmentation du nombre d'infections au cours des dix dernières années". Au cours des quatre dernières années, 8.399 cas de SIDA ont été enregistrés aux Caraïbes – ce nombre s'approchant de celui des cas de SIDA connus enregistrés dans la région durant les 14 premières années de l'épidémie.

Les populations les plus touchées

En 1982, le virus sévissait exclusivement au sein de la population homosexuelle. Aujourd'hui, 64 % de tous les cas de SIDA sont enregistrés au sein de la population hétérosexuelle. Le CAREC trouve inquiétant le risque accru de propagation de la maladie chez les femmes et en particulier celles dans la tranche d'âge de 15 à 25 ans.

"Les femmes ont un risque plus élevé de contracter le VIH à la fois sur le plan biologique et sociologique ; en effet, d'une part elles sont physiquement plus vulnérables et d'autre part, elles n'ont que peu ou pas d'influence pour négocier l'adoption de pratiques sexuelles sures avec leurs partenaires masculins", nous apprend le CAREC.

L'incidence du VIH/SIDA est particulièrement grave à Haïti, en République dominicaine, aux Bahamas, en Guyane, à Trinité-et-Tobago et en Jamaïque. A Haïti, un rapport du gouvernement estime que 12 % de la population urbaine et 5 % de la population rurale est atteinte du VIH/SIDA.

"On estime que d'ici la fin de l'année, Haïti recensera, à elle seule, environ 240.000 à 330.000 cas de VIH/SIDA", dit le Docteur Peggy McEvoy du Programme de ONUSIDA des Caraïbes.

En Guyane, le CAREC estime que d'ici la fin de 1998, environ 92 personnes sur 100.000 seront porteuses du virus VIH. A la Barbade, ce taux était de 64 sur 100.000. A Trinité-et-Tobago, dont la population est de 1,2 millions d'habitants, le Ministère de la santé estime que chaque semaine, près de 35 à 40 personnes sont déclarées séropositives.

"Le pire est que nous enregistrons environ 35 décès par mois", explique le Docteur Rawle Edwards, médecin hygiéniste en chef, en soulignant que les chiffres ne cessent d'augmenter. Les jeunes filles dans la tranche de 15 à 19 ans contractent le virus au rythme de 7 femmes pour un homme. "A ce rythme, notre population féminine ayant l'âge de la procréation sera bientôt décimée", déclare le Docteur Edwards.

Aux Caraïbes, le mode principal de transmission du virus est entretenu par la pratique qui consiste, pour les femmes et les hommes, à avoir de multiples partenaires sexuels. Les rapports sexuels non protégés et les tabous de la société qui font qu'il n'est pas facile d'informer les jeunes par le biais de l'éducation sexuelle ont une part de responsabilité dans la propagation du VIH/SIDA, indique le CAREC.

Priorités pour la région

L'Université des Indes occidentales (UWI) prévoit que d'ici à 2005, le coût des soins administrés aux personnes infectées par le VIH/SIDA à Trinité-et-Tobago et en Jamaïque dépassera ce que ces gouvernements dépensent aujourd'hui (200 millions de dollars) pour les soins médicaux de la population totale. "Si l'on ne peut maîtriser le taux d'incidence élevé de cas de VIH dans la région, la croissance restera négative et entraînera l'instabilité éventuelle des économies des Caraïbes," souligne l'étude de l'UWI.

Une commission d'étude des Caraïbes a identifié plusieurs priorités pour la région. Celles-ci incluent l'établissement de politiques et de lois non discriminatoires ; le soin et le soutien aux personnes infectées, y compris l'accès aux médicaments de base et antirétroviraux ; et le ciblage de groupes à risque élevé, y compris les hommes homosexuels, les prostituées et les jeunes en vue de leur fournir une éducation sur les pratiques sexuelles sûres.

Les Bahamas est le seul pays des Caraïbes ayant enregistré une baisse du taux d'incidence du SIDA. Le gouvernement de ce pays prétend avoir réussi à réduire de 58 % la transmission du VIH entre les mères et leurs enfants par le biais du protocole ACTG 076 – un traitement à base d'AZT administré aux mères infectées après les 14 premières semaines de la grossesse et aux nouveaux-nés dès la naissance. Aux Bahamas, contrairement aux autres pays de la région, les patients atteints du VIH/SIDA reçoivent un traitement à double et à triple modalité.

Déterminées à combattre la transmission de la maladie à un autre niveau, les services médicaux d'Haïti, de Trinité-et-Tobago et du Brésil ont formé un consortium afin de faire partie de la deuxième phase d'essais de vaccins.


Tony Fraser est auteur indépendant, basé à Trinité-et-Tobago.