(Septembre 2005) L'amélioration de la santé reproductive de la femme est d'importance cruciale pour la réalisation de presque tous les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) — le cadre de développement mondial adopté par les Nations Unies en 2000 pour l'amélioration des conditions de vie des êtres humains et la lutte contre la pauvreté d'une manière durable d'ici 2015.

Toutefois, les investissements dans la santé reproductive de la femme ne figurent que rarement sur la liste des grandes priorités nationales, pour diverses raisons notamment la concurrence des questions économiques et sociales nationales et la délicatesse — au plan culturel — des questions concernant la sexualité et la condition féminine. Ce manque d'attention se révèle particulièrement improductif. Faire de la santé reproductive de la femme une priorité nationale permettrait d'accélérer la réalisation des OMD dans le monde entier — et surtout au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MOAN), où les progrès vers ces objectifs ont enregistré des résultats mitigés dans les meilleurs des cas et où les services de planification familiale et de santé reproductive de qualité demeurent insuffisants.

On trouvera ci-après une évaluation concise des progrès des pays de la région MOAN vers l'atteinte de certains des OMD, suivie de recommandations sur la manière dont l'amélioration de la santé reproductive de la femme dans ces pays permettrait d'en renforcer les performances.

OMD 1 : Éradication de la pauvreté extrême et de la faim

En dépit d'une réduction importante dans la région, la pauvreté semble profondément enracinée dans tous les pays de la région MOAN. Le taux global de pauvreté ne s'est guère amélioré depuis 1990 (année de référence par rapport à laquelle sont mesurés les progrès vers les OMD), et 23 % de la population vit encore avec moins de 2 USD par jour.1 Le pourcentage de pauvreté le plus élevé est enregistré au Yémen, où 45 % des habitants vit avec moins de 2 USD par jour.2 La pauvreté a en outre un impact sur la nutrition — en effet, en 2003 plus de 20 % des Égyptiens ne pouvaient se procurer l'apport calorique quotidien minimum jugé nécessaire pour la santé la plus élémentaire.3

OMD 2 : Parvenir à l'éducation primaire universelle

Le taux moyen net de scolarisation dans le primaire pour la région MOAN est de l'ordre de 85 %, et dans quelques pays (dont l'Algérie et la Jordanie) l'objectif poursuivi devrait être atteint. Les taux d'alphabétisation des 15 ans à 24 ans (autre indicateur de l'OMD) oscillent entre 68 % au Yémen et 99 % en Jordanie.4

Toutefois, les taux d'alphabétisation demeurent faibles dans plusieurs des pays de la région MOAN, notamment pour les femmes pauvres. En Égypte, 91 % des femmes âgées de 15 ans à 49 ans du cinquième le plus riche de la population ont reçu cinq années de scolarisation dans le primaire, contre 22 % à peine du cinquième le plus démuni. Ce scénario ne peut que perpétuer le cycle d'analphabétisme, de fertilité élevée et de pauvreté.

OMD 3 : Promotion de l'égalité entre les sexes et de l'autonomisation des femmes

Une réduction de l'écart entre les sexes en terme d'éducation a été enregistrée à tous les niveaux éducatifs et dans l'ensemble de la région MOAN. Cependant, le Yémen, le Maroc et l'Égypte ont du mal à combler la fracture de l'analphabétisme entre les hommes et les femmes: au Yémen, par exemple, si 84 % des hommes âgés de 15 ans à 24 ans savent lire, ce n'est le cas que de 51 % des femmes. Dans ces trois pays, au total près de 5 millions de femmes âgées de 15 ans à 24 ans qui sont sur le point de se marier et d'avoir des enfants sont analphabètes.

OMD 5 : Amélioration de la santé maternelle

Si la santé maternelle s'est quelque peu améliorée dans pratiquement tous les pays de la région MOAN, elle demeure un défi considérable dans plusieurs secteurs de la région. Il est probable que l'Algérie, l'Irak et la Syrie n'atteindront pas cet OMD, qui exige une réduction de trois-quarts des taux de mortalité maternelle entre 1990 et 2015.

Et même dans des pays tels que la Jordanie et l'Arabie saoudite, qui ont déjà atteint l'objectif fixé ou presque, la santé maternelle a encore besoin de bien des améliorations. Selon les estimations, les décès maternels sont de l'ordre de plus de 40 pour 100 000 naissances vivantes en Jordanie, et de plus de 20 pour 100 000 naissances vivantes en Arabie saoudite — des taux nettement supérieurs à la moyenne enregistrée dans les pays avancés, qui est de 14 décès pour 100 000 naissances.5

OMD 6 : Lutte contre le VIH/sida, le paludisme et d'autres maladies

Bien qu'au plan régional la région MOAN présente le plus faible taux de séropositivité au monde, les taux d'infection augmentent dans chacun des pays qui la composent, et le potentiel pour une contagion rapide de la maladie dans bon nombre de ces pays est considérable. La vaste majorité des cas de sida déclarés seraient attribuables à l'utilisation de drogues injectables, d'où un risque de contagion aux travailleurs du sexe et au grand public. Selon une étude réalisée en Iran, la moitié des utilisateurs de drogues injectables dans le pays étaient mariés et un tiers avait des relations sexuelles en dehors du mariage.

Les travailleurs du sexe de la région semblent par ailleurs mal équipés pour lutter contre le risque de séropositivité. En effet, si par exemple pratiquement tous les travailleurs du sexe ayant pris part à l'étude réalisée dans la ville de Kermanshah (à l'ouest du pays) savaient ce que c'était qu'un préservatif, 50 % à peine ont déclaré s'en être jamais servi avec leurs clients.6

OMD 7 : Protection de la pérennité de l'environnement

La région MOAN est la plus aride au monde, et les pénuries en eau douce représentent la plus sérieuse des préoccupations de la région au plan de l'environnement. En raison de la croissance démographique, les disponibilités en eau douce dans la plupart des pays de la MOAN sont de l'ordre de 1 500 mètres cube par personne et par an, soit nettement moins que le seuil international de 1 700 mètres cube par habitant et par an qui définit les pays " à contrainte hydrique ".

Trois pays (l'Iran, l'Irak et la Turquie) détiennent les deux tiers de l'ensemble des ressources en eau douce disponibles dans la région, ce qui ne fait qu'exacerber les risques de pénurie. Les pays du Golf persique riches en réserves pétrolières, tels que le Koweït (le pays du monde ayant les plus faibles ressources en eau) ne peuvent répondre à leur demande croissante en eau qu'à l'aide de techniques onéreuses telles que le dessalement, mais cette stratégie n'est pas ouverte au Yémen, un pays pauvre en ressources qui souffre d'une forte pénurie en eau.

Avantages du renforcement des investissements dans la santé reproductive de la femme

Bien que la situation varie considérablement d'un pays à l'autre de la région, on trouve encore dans la région MOAN bien des besoins insatisfaits en termes de planning familial et de santé de la reproduction, notamment la médiocrité des services de santé, une forte ignorance des questions liées à la santé de la reproduction et le maintien de l'inégalité entre les sexes. L'usage des contraceptifs varie de 74 % en Iran à 23 % au Yémen (voir la figure ci-dessous), les femmes des régions rurales ayant le plus souvent beaucoup plus besoin d'un accès à des services de santé de qualité que leurs consœurs des zones urbaines.


Usage de la contraception et indices synthétiques de fécondité dans la région MOAN, 2004

Source : Population Reference Bureau, Fiche de données sur la population mondiale, 2005 (2005).


L'amélioration de la santé reproductive ne représente pas seulement un droit fondamental des femmes des pays de la région MOAN, mais aussi une aide à la réalisation des OMD. Voici quelques exemples spécifiques :

  • Aider les familles à éviter les grossesses non souhaitées et encourager les familles peu nombreuses permettrait de ralentir la croissance démographique et de réduire les pressions sur les ressources fragiles de la région MOAN, notamment ses ressources en eau douce. Fournir aux populations rurales un accès universel aux services de santé reproductive et de planification familiale permettrait en outre de réduire l'exode rural, qui est l'un des moteurs de la dégradation des ressources naturelles.

  • L'accès universel aux services de santé reproductive — notamment la planification familiale, les soins pendant la grossesse, l'accouchement et après la naissance, et les services obstétriques d'urgence — est un facteur essentiel de l'amélioration de la santé maternelle. L'accès à ces services permettrait de réduire le nombre de grossesses non souhaitées (qui, à son tour, diminuerait le risque de maladies et de décès liés à la grossesse pour une femme pendant toute son existence) ainsi que le nombre d'avortements dans des conditions dangereuses.

  • La contraception permet aux mères d'allaiter plus longtemps entre deux grossesses, ce qui réduit leur risque d'anémie — un problème par trop fréquent dans toute la région MOAN et l'un des facteurs qui contribue aux décès et aux maladies liés à la maternité.

  • Les femmes représentent de nos jours environ la moitié de la population séropositive de la région, avec la transmission du virus faite de plus en plus fréquemment par voie sexuelle dans les pays de la MOAN. Dans la mesure où les préservatifs masculins ou féminins sont la seule méthode de contraception efficace contre la transmission du VIH, l'accès universel aux informations et aux services de santé reproductive est d'importance critique dans la lutte contre la maladie.

  • L'élimination des barrières économiques et sociales à l'emploi des contraceptifs et aux services de santé reproductive permettrait d'améliorer la santé des plus démunis et de rompre le cycle répétitif de ce que l'on appelle " le cercle vicieux de la pauvreté d'origine démographique " — où les familles les plus nombreuses sont généralement pauvres et les familles pauvres sont généralement des familles nombreuses. Qui plus est, l'amélioration de la santé reproductive de la femme et la réduction des taux de fertilité permettent de ralentir la croissance démographique et de réduire le nombre de personnes à charge, ce qui crée un " créneau démographique " d'opportunité pour la croissance économique, tant au niveau des ménages qu'au niveau national, susceptible de contribuer à une réduction de la pauvreté.

  • Permettre aux femmes de décider combien d'enfants elles veulent avoir et quand est essentiel pour assurer leur autonomisation en tant que personnes, que mères et que citoyennes. Il est nécessaire de surmonter les obstacles culturels (notamment les objections générales ou particulières aux méthodes modernes de contraception) qui limitent la capacité des femmes à prendre ce genre de décisions afin de leur permettre une plus grande participation à la vie sociale, économique et politique.

  • L'amélioration de la santé reproductive des femmes est d'importance cruciale pour le relèvement des niveaux d'éducation des femmes et des enfants. Ces investissements débouchent sur une réduction de la taille des familles, ce qui met davantage de ressources à la disposition de chaque enfant que ce soit au sein de la famille ou au niveau national. Qui plus est, les petites filles de familles moins nombreuses sont aussi moins susceptibles d'être déscolarisées pour s'occuper de leurs frères et sœurs ou s'occuper des tâches ménagères.7 En outre, les femmes éduquées ont généralement des enfants en meilleure santé, veulent des familles moins nombreuses et font meilleur usage des services et des informations sur la santé reproductive et la planification familiale pour obtenir des familles de la taille qu'elles désirent.


Farzaneh Roudi est la directrice de programme chargé du Projet pour le Moyen Orient et l'Afrique du Nord au PRB.


Références

  1. Banque mondiale, " Les objectifs du Millénaire pour le développement : Moyen Orient et Afrique du Nord, " consulté en ligne à l'adresse suivante : http://ddp-ext.worldbank.org le 2 août 2005.
  2. Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 2004 Human Development Report : Cultural Liberty in Today's Diverse World(PNUD : New York, 2004) : 147-9 ; et Banque mondiale, " Les objectifs du Millénaire pour le développement: Moyen Orient et Afrique du Nord. "
  3. PNUD, " New Report Confirms Egypt's Need to Reverse Poverty: Study Reveals Fatalistic Streak in Egyptian Society, " consulté en ligne à l'adresse suivante : www.undp.org, le 3 août 2005.
  4. PNUD, The Millennium Development Goals in Arab Countries : Towards 2015 : Achievements and Aspirations (New York : PNUD, décembre 2003), consulté en ligne à l'adresse suivante : www.undp.org le 20 septembre 2005.
  5. Division des statistiques des Nations Unies, " Millennium Development Goals Database, World and Regional Trends, " consulté en ligne à l'adresse suivante : http://unstats.un.org le 10 août 2005.
  6. ONUSIDA, " Middle East and North Africa Fact Sheet, 4/3/2005, " consulté en ligne à l'adresse suivante : www.unaids.org le 10 août 2005.
  7. Stan Bernstein et Emily White, " The Relevance of the ICPD Program of Action for the Achievement of the Millennium Development Goals—Or Vice Versa : Shared Visions and Common Goals " (New York : FNUAP, 2005), consulté en ligne à l'adresse suivante : www.unfpa.org le 31 août 2005.