Publié à l'origine sur le blog de PRB.

(Mars 2014) La huitième conférence annuelle de recherche sur la population, la santé de la reproduction et le développement économique s’est tenue à Nairobi au Kenya en janvier 2014. La conférence PopPov se devait bien évidemment de revenir sur le dividende démographique. Celui-ci, on le sait, se présente quand la baisse de fécondité augmente de manière relative le nombre d’actifs dans la population et diminue la charge des investissements nécessaires pour les enfants à charge (amélioration des rapports de dépendance). Il s’ensuit une accélération de la croissance économique, laquelle dépend également de la formation du capital humain (éducation et santé) et de l’adoption de politiques macro-économiques adéquates.1

La possibilité d’un tel dividende est le grand sujet de tous les débats du moment sur la population et le développement en Afrique subsaharienne. Les évolutions démographiques du continent sont marquées par le contraste frappant entre, d’une part, la baisse rapide des niveaux de mortalité (surtout infantile et juvénile) et, d’autre part, la lente érosion des niveaux très élevés de fécondité. Cette antinomie contribue d’ailleurs à l’accélération de la croissance démographique dans la région et ne laisse pas augurer de changements démographiques rapides à l’avenir.

Il n’empêche que certains spécialistes ont une vision résolument optimiste de l’avenir démographique du continent. Ils anticipent pour celui-ci un énorme surplus de croissance économique, comme l’ont connu récemment les pays d’Asie de l’Est. À l’inverse, d‘autres sont plus pessimistes, comme le géo-stratège Gérard Chaliand. Ce dernier écrit : « Même si l'on constate, depuis quelques années, une croissance économique en Afrique subsaharienne, le nombre de personnes désœuvrées et peu, ou mal, scolarisées augmente à vive allure, ce qui laisse prévoir des conflits sanglants. »2 Une position intermédiaire est celle du nouveau rapport Africa 2050 qui vient d’être publié sous la direction de l’Emerging Market Forum.3 Cette approche plus nuancée est celle du « Oui, mais » : oui, l’on pourra engranger les bénéfices d’un dividende démographique en Afrique, mais il faudra absolument que la fécondité y baisse beaucoup plus rapidement que cela n’a été le cas jusqu’à présent.

Pour l’essentiel, c’est cette dernière position qui s’est exprimée durant la conférence PopPov lors de la table-ronde « Dividende démographique : perspectives politiques » réunie pour débattre du dividende démographique. Les cinq intervenants ont souligné les diverses dimensions politiques du débat, ainsi que les angles variés des interventions programmatiques possibles.

La vision énoncée par Eliya Zulu, Directeur de l’African Institute for Development Policy (AFIDEP), est très large et recouvre les principaux champs d’intervention des politiques : la fécondité, le développement du capital humain, les réformes économiques et la création d’emplois et, enfin, la bonne gouvernance. Eliya Zulu a insisté sur le fait qu’on est toujours loin du compte et qu’il faudra poursuivre les efforts pour capter les bénéfices potentiels d’un dividende démographique en Afrique. Sa vision est à la fois dynamique et volontariste, tout en insistant sur l’urgence d’accélérer les efforts en cours.

Alex Ezeh, Directeur de l’African Population and Health Research Center (APHRC) de Nairobi, a pour sa part insisté sur les actions requises au niveau national. Chaque pays a ses dynamiques démographiques particulières, a-t-il souligné. Dès lors, les politiques de population se doivent d’être conçues et déclinées au niveau national.

Lors de sa présentation, John F. May a également repris ce message concernant la nécessité d’interventions au niveau national. Au demeurant, les raisons pour travailler au niveau des États sont développées plus en détail dans son dernier ouvrage.4

La contribution de Jane Keringai, économiste au bureau de la Banque mondiale à Nairobi, a jeté le jour sur les implications du dividende démographique pour le travail des femmes. En effet, c’est la participation accrue des femmes (surtout des femmes mieux éduquées) à la population active qui permet d’enclencher le cycle vertueux du changement démographique (les femmes qui travaillent ont moins d’enfants) et de la croissance économique.

Enfin Miriam Were, fondatrice de la Fondation UZIMA au Kenya, a rappelé tous les efforts menés à la base par les ONGs. Selon elle, les politiques de population ne doivent pas être seulement dirigées du haut vers le bas ; elles doivent aussi s’exprimer du bas vers le haut, au travers d’initiatives individuelles et collectives. C’est bien ce qu’illustrent les actions de la Fondation UZIMA (ce qui veut dire « abondance de la vie » en swahili), qui œuvre pour renforcer la capacité et le pouvoir des jeunes.

Au total, il apparaît de plus en plus clairement que le dividende démographique n’est pas automatique. Il faut au contraire le mériter en mettant en place à tous les niveaux tous les outils politiques qui permettront de modifier rapidement les structures par âge et de pousser aux réformes macro-économiques, ceci afin de faciliter l’obtention du dividende démographique. Les seules interventions sur l’offre de services de planification familiale devront être complétées par la création d’une demande forte pour une fécondité plus faible. Il conviendra aussi de sensibiliser davantage les leaders politiques africains sur les questions de population. Quant aux démographes et économistes africains, ils devront dépasser leur savoir technique pour devenir eux aussi des agents, voire même des avocats du changement.


John F. May est démographe et Chercheur invité au Population Reference Bureau.


Références

  1. J.F. May, Agir sur les évolutions démographiques, Bruxelles : Académie royale de Belgique, 2013, pp. 25-8.
  2. G. Chaliand et Michel Jan, Vers un nouvel ordre du monde, Paris : Le Seuil, 2013, p. 64.
  3. T. Ahlers, H. Kato, H.S. Kohli, C. Madavo, & A. Sood (Edits), Africa 2050. Realizing the Continent’s Full Potential, New Delhi : Oxford University Press pour le compte de Centennial Group International, 2014.
  4. J.F. May, op. cit., pp. 18-20 & 122-25.