(Février 2015) Cet essai est un court résumé d’un article écrit par John F. May et Jean-Pierre Guengant, « Les défis démographiques des pays sahéliens, » ÉTVDES 4206 (2014) : 19-30, qui a été utilisé ici avec l’aimable permission de la revue mensuelle française ÉTVDES.

La plupart des régions du monde connaissent une baisse graduelle de leurs taux d’accroissement démographique. Cependant, la population de l’Afrique sub-saharienne continue d’augmenter rapidement parce que la région n’a pas encore commencé véritablement sa «transition démographique », caractérisée par le passage de taux élevés de natalité et de mortalité à des taux plus faibles.

La population de l’Afrique sub-saharienne, estimée à 920 millions au milieu de 2014, va plus que doubler dans les 36 prochaines années. Ces changements démographiques tels qu’ils sont prévus vont avoir des conséquences énormes dans beaucoup de pays et ce, dans de nombreux domaines allant de la production agricole jusqu’aux perspectives de développement socioéconomique en passant par la stabilité politique. Le Sahel, en particulier, devra faire face aux défis les plus extrêmes, aggravés par la menace d’Al-Qaeda au Maghreb islamique.

Le mot arabe sahel (« bordure ») désigne la zone de transition entre le désert du Sahara au Nord et les plaines de savanes au Sud.  C’est une région semi-aride avec une moyenne de précipitations pluviales comprises entre 300 et 500 mm par an. Comme la définition du Sahel est fondée sur le climat, elle ne coïncide pas avec des frontières internationales précises. Pourtant les données démographiques et les projections de la population future existent seulement au niveau de chaque pays. Cet article se concentre donc sur les 10 pays qui composent la région du Sahel—le Burkina Faso, le Tchad, l’Érythrée, la Gambie, la Guinée-Bissau, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Soudan (voir la carte).



Ces 10 pays s’étendent sur plus de 7 millions de kilomètres carrés et abritent près de 135 millions d’habitants.1 Certains des plus grands pays comprenant une part importante de désert (le Mali et le Niger) ont de faibles densités de population, de moins de 20 personnes par kilomètre carré. D’autres pays plus petits, qui ont accès à la mer (comme le Sénégal), ont des densités de population de 50 personnes ou plus par kilomètre carré. Le Burkina Faso, qui est enclavé, a une densité de 65 personnes par kilomètre carré. Seule la Gambie a plus de 150 personnes par kilomètre carré (voir le tableau).


Les indicateurs démographiques-clés des 10 pays du Sahel, 2014

Pays Populations (en millions) Taux annuel d’accroissement (%) Densité de population (personnes par km2) Indice synthétique de fécondité (nombre moyen d’enfants par femme)
Burkina Faso 17,9 3,1 65 5,9
Tchad 13,3 3,3 10 6,6
Érythrée 6,5 2,6 56 4,7
Gambie 1,9 3,1 169 5,6
Guinée Bissau 1,7 2,5 48 5,0
Mali 15,9 2,9 13 6,1
Mauritanie 4,0 2,6 4 4,1
Niger 18,2 3,9 14 7,6
Sénégal 13,9 3,2 71 5,3
Soudan 38,8 2,5 21 5,2

Note : Le Soudan ne comprend pas le Sud Soudan.
Source: Carl Haub et Toshiko Kaneda, 2014 World Population Data Sheet (Washington, DC: Population Reference Bureau, 2014).


Le produit intérieur brut (PIB) de la région, en parité de pouvoir d’achat, est relativement faible, allant d’approximativement USD 900 à moins de USD 3 000 par tête, les seuls revenus sérieux provenant de ressources naturelles comme le pétrole et les minerais.2  Le rapport 2015 « Doing Business » de la Banque mondiale classe ces pays parmi les moins attrayants pour les affaires, ceci étant dû en grande partie à leur histoire d’instabilité politique.3 En plus, la Banque mondiale répertorie la moitié des pays du Sahel comme « États fragiles » (pays à bas revenu et à faible capacité étatique).4

Un accroissement significatif de la population semble être l’élément-clé de l’avenir potentiellement turbulent de la région. Avec des taux annuels d’accroissement démographique allant de 2,5 pourcent à presque 4 pourcent, la population va continuer à croître au-delà de la capacité d’accueil de la région. Cet accroissement est dû à des diminutions rapides, et louables, de la mortalité infantile et juvénile, mais qui n’ont été suivies qu’avec retard par des déclins de la fécondité. Avec des indices synthétiques de fécondité compris entre 4,1 et 7,6 enfants par femme en moyenne, la population de la région pourrait passer de presque 135 millions de personnes aujourd’hui à 330 millions en 2050 et atteindre près de 670 millions en 2100. Ces estimations suivent l’hypothèse moyenne de diminution de la fécondité des Nations unies, utilisant des niveaux de fécondité dont aucun signe ne montre que ces pays soient réellement capables de les atteindre.

La structure par âge des 10 pays du Sahel va rester essentiellement jeune. Le nombre de jeunes—ceux en-dessous de 20 ans—doublera d’ici 2050. Durant les 36 prochaines années, le Niger aura le taux de dépendance des jeunes le plus élevé (il s’agit du taux des moins de 20 ans, ou dépendants, par rapport à ceux âgés de 20 à 64 ans qui constituent la force de travail). Et même en 2050, le Niger aura 132 personnes de moins de 20 ans pour 100 personnes âgées de 20 à 64 ans. Le dividende démographique qui pourrait être obtenu au moyen d’une force de travail plus importante (quand des adultes relativement plus nombreux soutiennent relativement moins de dépendants) semble n’être atteignable que dans plusieurs décennies pour la majorité des pays du Sahel.

Le réchauffement climatique sera aussi un facteur important. Les climatologues prévoient que la température du Sahel va augmenter de 3 à 5 degrés Celsius d’ici 2050 et peut-être même de 8 degrés Celsius en 2100.5 Les pluies vont diminuer et devenir plus imprévisibles. La production agricole va décliner dans une fourchette allant de 13 pourcent au Burkina Faso à presque 50 pourcent au Soudan. D’autres secteurs devront aussi faire face à des défis dans les prochaines décennies : il est peu probable que l’infrastructure de base en éducation et en soins de santé sera en mesure de satisfaire les besoins d’un nombre de jeunes en augmentation rapide, et que le secteur formel de l’économie sera capable de créer assez d’emplois pour les générations à venir.

Les défis de la région ne sont ni simples ni à dimension unique. La question fondamentale est de savoir ce qui peut être fait. Des progrès au Sahel peuvent être réalisés au travers de cinq initiatives principales :

  • Accélérer la transition démographique.
  • Renforcer l’infrastructure existante.
  • Construire le capital humain (éducation et santé).
  • Améliorer la gouvernance.
  • Créer des emplois.

En premier lieu, il faut agir de façon résolue pour ralentir l’accroissement rapide de population. Améliorer l’éducation des femmes a été l’un des facteurs les plus significatifs du déclin de la fécondité, mais éduquer la majorité des filles au Sahel va prendre du temps. De plus, l’attention portée dans le passé à l’espacement plutôt qu’à la limitation des naissances, accompagné de faibles augmentations de la prévalence contraceptive, ne s’est pas traduite en déclins rapides de la fécondité. Il faut aussi  informer les populations quant aux bénéfices d’une taille familiale plus réduite, améliorer l’accès aux contraceptifs et relever l’âge légal au mariage. Ces changements vont réduire la pression sur l’infrastructure existante et les ressources naturelles, permettre plus d’investissements pour les jeunes en matière d’éducation et créer la possibilité d’un dividende démographique à long terme. Des investissements accrus en soins de santé et en éducation peuvent améliorer tant la qualité et que l’étendue des services fournis. Une gouvernance transparente et stable est également cruciale au progrès de la région. Enfin, tant le secteur formel qu’informel doivent être mis à contribution pour augmenter l’emploi de même que pour améliorer la productivité et l’efficacité.

Ces cinq initiatives devraient être mises en place simultanément. Trop souvent, les gouvernements et leurs partenaires ne travaillent que sur un ou deux points en même temps. En effet, étant donné les formidables défis démographiques du Sahel, il faut agir maintenant.


John F. May est Chercheur invité au Population Reference Bureau (PRB). Jean-Pierre Guengant est directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement à Marseille. Thomas R. Brooke a été stagiaire au PRB. Les auteurs remercient Caroline Lamere, assistante de programme au PRB, pour ses commentaires pertinents sur une version antérieure de cet article.


References

  1. Carl Haub et Toshiko Kaneda, 2014 World Population Data Sheet (Washington, DC: Population Reference Bureau, 2014).
  2. World Bank, “World DataBank: World Development Indicators,” voir http://databank.worldbank.org/data/views/variableselection/selectvariables.aspx?source=World-Development-Indicators, consulté le 24 novembre 2014.
  3. World Bank, Doing Business 2015: Going Beyond Efficiency, 12e édit., voir www.doingbusiness.org/reports/global-reports/doing-business-2015, consulté le 24 novembre 2014.
  4. World Bank, “Harmonized List of Fragile Situations FY14,” voir http://siteresources.worldbank.org/EXTLICUS/Resources/511777-1269623894864/HarmonizedlistoffragilestatesFY14.pdf, consulté le 24 novembre 2014.
  5. Malcolm Potts et al., Crisis in the Sahel: Possible Solutions and the Consequences of Inaction (Berkeley: The OASIS Initiative, 2013).