(Novembre 2010) By 2008, Fonkoze, la plus grosse organisation de microfinance d’Haïti, fournissait des comptes d’épargne ou des prêts à 190 000 clients, avant tout des femmes, dans ses 39 agences bancaires basées dans les zones rurales. Mais 2008 a également présenté nombre de défis pour les clients de Fonkoze, en particulier les plus pauvres, qui dans bien des cas ignorent où ils trouveront leur prochain repas et à qui souvent il manque au moins un repas par jour. Les prix des denrées alimentaires sont montés en flèche depuis la fin 2007 des suites de la sécheresse dans les pays producteurs de céréales et d’une augmentation des prix des produits pétroliers utilisés dans la production des engrais. Puis, au cours de l’été 2008, Haïti a été frappée par quatre ouragans en un mois, qui ont provoqué la destruction de plus de la moitié des récoltes du pays. Nombreux sont les Haïtiens souffrant du gangou klowox, une expression décrivant la faim comme si de l’eau de javel brûlait dans leur estomac. Un hélicoptère parvenant à une zone où se trouvaient des clients de Fonkoze isolés par les dommages causés par les tempêtes a découvert des douzaines d’enfants en situation de malnutrition grave qui ont dû être évacués pour recevoir le traitement nécessaire.

Lorsque le tremblement de terre a secoué Port-au-Prince en janvier 2010, le bureau du siège de Fonkoze a été détruit, cinq employés ont été tués, les foyers de plus de la moitié d’entre eux ont été soit sérieusement endommagés soit détruits, et près de 19 000 clients ont perdu leur gagne-pain, leur toit, voire les deux. Bien que neuf des 41 bureaux des zones rurales aient été détruits ou gravement endommagés, le personnel a continué à opérer des programmes dans des cours ou à partir de camionnettes, fournissant ainsi des services d’importance vitale à leurs clients en assurant la poursuite des envois de fonds.

Anne Hastings, la cofondatrice de Fonkoze, travaille depuis plus de 13 ans avec les plus démunis d’Haïti. Lorsqu’elle a appris en 2008 que l’enfant d’une cliente de Fonkoze était mort de malnutrition, sa foi dans son travail s’est trouvée durement mise à l’épreuve. « Je me suis dit : Et si le prêt qu’elle avait souscrit avait contribué au problème ? Était-il possible que, malgré nos efforts, le prêt consenti à cette femme lui ait créé des difficultés ? Avait-elle privé son enfant de nourriture pour pouvoir rembourser son prêt ? », se souvient Mme Hastings. Cette expérience l’a poussé à s’interroger : la microfinance fournit-elle les outils permettant aux femmes de se sortir de la pauvreté ? Et si elle avait tort, pouvait-elle continuer à construire cette banque au service des pauvres ?

Mais Anne Hastings a choisi de ne pas renoncer. Au lieu de cela, elle a commencé à regarder la microfinance d’un œil nouveau : le réseau de bureaux et de coordinatrices des emprunteurs de Fonkoze constituait une plate-forme qui pouvait être utilisée pour connecter les clientes et les services de santé requis par leurs enfants atteints de malnutrition. Les groupes de femmes qui s’étaient développés au fil des années pourraient bien être le fer de lance d’une nouvelle campagne de lutte contre la malnutrition.

Fonctionnement de Fonkoze


Anne Hastings, co-fondateur de Fonkoze (à gauche), parle avec une cliente de Fonkoze et son enfant, de concert avec un chef de centre, du nombre de visites qu’elle a effectué au dispensaire et du gain de poids enregistré à chaque visite successive.

Photo : Fonkoze.


Dans l’ensemble des zones rurales d’Haïti, les emprunteuses de Fonkoze avaient constitué des groupes de solidarité de cinq femmes souscrivant ensemble un emprunt. Six à dix de ces groupes se sont organisés en centres de crédit, des associations de longue durée de femmes résolument engagées à se sortir de la pauvreté. Ces associations œuvrent de concert à la promotion du développement communautaire, et reçoivent une formation en alphabétisation et en compétences en affaires, dispensée par le personnel de Fonkoze. Chaque centre de crédit est placé sous la direction d’un chef de centre élu par le groupe. Le réseau de Fonkoze comprend 2 000 centres, dont les chefs ont reçu une formation en leadership. « Il nous a suffit de nous appuyer sur cette organisation de femmes », déclare Anne Hastings. Ceci fut le point de départ d’un programme pilote pour la détection et le traitement de la malnutrition infantile lancé à la fin de l’année 2008.

Traitement de la malnutrition

La stratégie de traitement de la malnutrition comporte quatre étapes. Fonkoze commence par identifier des prestataires de santé susceptibles d’assurer le traitement des enfants souffrant de malnutrition et de leur administrer des compléments alimentaires, et de relier les centres de santé et les bureaux locaux de Fonkoze. Fonkoze explique ensuite aux chefs de centre comment utiliser un mètre à ruban chromocodé permettant de détecter la malnutrition et d’en mesurer la gravité. Enfin, Fonkoze met au point des éléments pédagogiques et visuels qui peuvent être utilisés lors des réunions dans les centres pour expliquer aux mamans comment nourrir leurs enfants et les garder en bonne santé à l’aide d’aliments produits localement.

Le programme pilote a procédé à l’examen de 106 enfants de moins de 5 ans, et plus de 35 se sont révélés en état de malnutrition modérée à grave. Le diagnostic est indolore : un mètre à ruban de l’UNICEF est placé autour du bras de l’enfant, et le mètre indique si celui-ci souffre d’une malnutrition modérée ou grave. Grâce au partenariat établi entre Fonkoze et Zanmi Lasante (Partners in Health/Partenaires pour la santé), tous les enfants souffrant de malnutrition ont reçu un traitement gratuit dans des dispensaires communautaires de la zone démunie du Plateau Central.

Les résultats ont été rapides et spectaculaires. En six mois, il a été possible d’éliminer la malnutrition du groupe d’enfants malades en leur fournissant au dispensaire un complément alimentaire pour une durée de six mois. Un complément à base d’arachide, connu en Haïti sous le nom de nourimamba, est produit localement. Un autre aliment thérapeutique, Plumpy Nut, qui contient une base d’arachide et du lait, des minéraux et des vitamines, est importé. Grâce à un traitement de suivi de trois mois offert par Partners in Health, Fonkoze a expliqué aux clientes quelles étaient les denrées alimentaires peu coûteuses et produites localement—légumes, haricots, maïs et riz—constituant un régime alimentaire appropriée pour leurs enfants.

Les chefs des centres, enthousiasmées par la célérité du rétablissement, voulaient mesurer tous les enfants dans leur région. La campagne « a fait boule de neige, ce qui est exactement ce que nous espérions—aider les groupes de centres à se transformer en agents du développement au sein de la communauté », déclare Carine Roenen, directrice de Fonkoze.

Le partenariat avec d’autres organisations a été crucial pour le succès du programme pilote de Fonkoze. Le personnel des dispensaires de Partners in Health comprennent des spécialistes de la malnutrition. Fonkoze a servi de canal de distribution pour les comprimés donnés par Vitamin Angels, un fournisseur de vitamines à but non lucratif ; le vermifuge albendazole est fourni par Planting Peace. Au cours des 12 derniers mois, plus de 683 000 multi-vitamines ont été administrées à plus de 13 000 enfants et 40 000 doses annuelles de vermifuge ont été distribuées à des clientes de Fonkoze et à leurs enfants.

Le programme pilote a pu démarrer grâce au soutien de la Fondation Linked, une jeune organisation philanthropique créée il y a cinq ans et dédiée à la microfinance et à la santé des femmes en Amérique Latine et aux Caraïbes. Dorothy Largay, fondatrice et PDG de cette fondation, s’est trouvée tellement enthousiasmée par Anne Hastings et son plan stratégique et ses jalons qu’elle a décidé d’appuyer le programme avant même son lancement. « Je crois profondément au pouvoir du leadership de qualité [et] je m’intéresse à l’effet de levier et à l’efficacité qu’il est capable de créer », déclare Madame Largay.

Le rôle des chefs de centre

Les chefs de centre, qui sont reconnues pour leur leadership et entretiennent des relations de confiance avec les clientes de Fonkoze dans leurs localités, sont d’importance cruciale non seulement pour diagnostiquer la malnutrition mais aussi pour le travail délicat d’accompagnement des parents et de leurs enfants dans les centres de traitement. « Lorsque des gens très pauvres se rendent à l’hôpital, ils ne reçoivent pas toujours les soins nécessaires », déclare Nicole Cesar Muller, directrice des services de santé de Fonkoze.

Quarante-deux chefs de centre ont reçu une formation en malnutrition et, à l’aide d’éléments visuels, elles discutent de la maladie et du traitement d’une manière que les clientes peuvent comprendre. La plupart des mères sont analphabètes ; au début, elles ne croient pas que leur enfant est malade parce que dans leur système de croyance, la maladie est causée par la magie ou des sorts, et elles font généralement appel à un prêtre vaudou. « Nous arrivons à les convaincre qu’il existe une autre manière de traiter un enfant souffrant de malnutrition, et que si elles suivent les traitements, leur enfant ira mieux », explique Madame Cesar Muller.

Le coût du programme s’élève à 0,50 dollar des États-Unis par an par enfant traité. Ces coûts incluent le directeur des services de santé et la formation des chefs de centre ; le personnel de Fonkoze cherche à développer des relations avec des organisations partenaires susceptibles de participer au programme.

Dégâts causés par le tremblement de terre, expansion et étapes suivantes


Un enfant fait l’objet d’un dépistage de malnutrition à l’aide d’un simple mètre à ruban chromocodé. Si la mesure tombe dans le rouge, l’enfant souffre de malnutrition grave.

Photo : Fonkoze.


Fonkoze redouble d’efforts pour aider ses clientes à récupérer des suites du tremblement de terre grâce à des accords spéciaux de financement simulant un produit d’assurance catastrophique dont l’élaboration était en cours lorsque le séisme s’est produit. Le réseau poursuit en outre l’éducation de ses clientes, à l’aide d’un nouveau module sur la gestion des risques et la préparation aux catastrophes, et de prêts aux petites entreprises de femmes des régions rurales, ce qui leur fournira des revenus et contribuera à la relance de l’économie. L’institution a reçu des financements pour la reconstruction et l’expansion de ses opérations de produits spécialisés destinés à réduire la pauvreté pour les plus démunis des zones rurales d’Haïti.

Le programme de lutte contre la malnutrition infantile a tout d’abord été élargi pour tester 1 000 enfants et fournir un traitement à 400 d’entre eux de décembre 2009 à juin 2010. Ce deuxième programme pilote, financé par la Fondation SG, a fait appel aux services de Partners in Health et d’autres dispensaires dans une zone élargie du Plateau Central.

Lors des deux phases suivantes du programme, Fonkoze lancera la campagne de lutte contre la malnutrition dans des zones situées au sud de Port-au-Prince. La première étape, fondée sur un des enseignements du succès rencontré avec Partners in Health, consiste à identifier puis à établir des relations de travail avec des partenaires susceptibles d’assurer le traitement. L’objectif de ce programme est d’examiner 7 500 enfants et de relier environ 2 500 enfants atteints de malnutrition et des dispensaires partenaires. Fonkoze prévoit ensuite d’étendre la campagne de malnutrition à d’autres régions où ses bureaux et ses chefs de centre pourront procéder à l’examen de 40 000 enfants et d’aiguiller de manière adéquate ceux ayant besoin de traitement.

La viabilité financière et l’expansion continue d’un tel programme sont des questions permanentes. La fourniture de services ajoutés peut se révéler bénéfique pour l’institution de microfinance grâce au développement de la loyauté de ses clientes et l’établissement d’une image solide de responsabilité pour la communauté. Dans un contexte de concurrence entre plusieurs institutions de microfinance, la fourniture de services ajoutés pourrait bien être le facteur décisif pour les clientes. « Fonkoze déploie des efforts considérables pour ajouter aux services bancaires, fournir ce qui peut permettre à la cliente de parvenir à une certaine stabilité », déclare Madame Cesar Muller.


Lucy Conger est un auteur à Mexico.