(Novembre 2007) Alors que le monde se prépare à la Journée mondiale du sida, le 1er décembre, les chercheurs et les responsables de la formulation des politiques évalueront les succès et les échecs de la lutte contre l’épidémie du VIH-sida.

Dans le domaine de la prévention du VIH, les chercheurs en politiques de gestion et les chargés de programme se sont longtemps interrogés pour déterminer pourquoi les campagnes d’information et d’éducation n’ont pas réussi à modifier de manière durable les comportements en Afrique.

Certains experts sont convaincus que nombreux sont ceux qui nient tout simplement l’existence du sida en Afrique, et qu’une partie du problème vient du fait que parler du sida ou du sexe est tabou. Bien des gens sont d’avis que les Africains pensent ne rien pouvoir faire pour se protéger contre le VIH. D’autres estiment que les gens ont peur de se faire tester parce qu’ils craignent d’être victimes d’un ostracisme social.

L’auteur d’une étude ethnographique basée au Malawi déclare que ses propres résultats remettent ces hypothèses en cause.


(c) 2004 Jerry Cotts
Des journaux contenant des milliers de conversations sur le VIH-sida ont aidé les chercheurs à saisir la manière dont les Malawiens des régions rurales vivent l’épidémie de sida.


Mise au jour d’idées fausses

Dans le cadre de cette dernière étude, des villageois ont noté de mémoire des milliers de conversations sur le sida. Il est clair que les discussions sur le sida ne sont pas taboues, déclare Susan Watkins, professeur de sociologie à l’Université de Pennsylvanie, qui a présenté ses conclusions lors d’un séminaire de politique du Population Reference Bureau parrainé entre autres par le National Institute of Child Health and Human Development. « Les gens sont inquiets », a-t-elle dit. « Ils parlent entre eux. »1

Et les membres des communautés ne faisaient pas preuve de fatalisme. Les conversations rapportées dans les journaux personnels étaient remplies de suggestions sur la manière de prévenir le VIH. Parler de sexe ne semblait pas non plus être un sujet tabou. Lorsque les Malawiens parlaient de la maladie ou du décès de personnes qu’ils soupçonnaient inputables au sida, ils procédaient à des « autopsies sociales » et examinaient les symptômes, les antécédents médicaux et même la biographie sexuelle de l’intéressé pour déterminer si la maladie semblait ou non être due à une transmission sexuelle.

Dans le cadre de l’étude de Watkins au Malawi, des tests de dépistages du VIH ont également été réalisés. La crainte de l’ostracisme ou de la stigmatisation avait peut-être empêché des gens de se faire tester dans certaines régions mais Watkins a observé que les membres de la population ne craignaient pas de se rassembler publiquement à proximité des tentes où les résultats étaient communiqués de manière privée. Ils ne craignaient pas que leurs concitoyens sachent qu’ils avaient subi un test, déclare-t-elle, attribuant le faible nombre de personnes testées dans d’autres communautés plutôt à des problèmes de logistique. Les coûts prohibitifs des services de transport jusqu’aux sites des tests empêchent peut-être un grand nombre de personnes de s’y soumettre.

Découverte des attitudes et des croyances

Il n’est pas toujours facile, tant s’en faut, de vraiment saisir ce que pensent les gens. Les enquêtes et les entretiens ne donnent pas forcément à chacun le temps de la réflexion, et certains ne se sentent pas suffisamment à leur aise pour révéler leur véritable opinion sur un sujet donné. Il est également possible que lorsque les gens sont contactés par des enquêteurs armés de bloc-notes, ils modifient leurs réponses s’ils s’attendent à tirer quelque bénéfice de leur participation.

Pour comprendre comment les gens gèrent les problèmes associés aux entretiens traditionnels et découvrir ce qu’ils pensent vraiment, Watkins et d’autres chercheurs ont demandé à plusieurs personnes vivant dans ou à proiximité de villages spécifiques de régions rurales du Malawi d’être leurs yeux et leurs oreilles. Ces personnes ont poursuivi leurs activités quotidiennes et si elles entendaient ou participaient à des conversations sur le sida, elles étaient censées les consigner dans un journal. Dans certains cas, les habitants du village sont venus dicter directement leurs souvenirs de ces récentes conversations à Watkins. Aucun journal n’a été rejeté, encore que dans certains cas, Watkins ait demandé des éclaircissements. Depuis 1999, près de 700 journaux ont été rédigés et envoyés à Watkins.

Bien que la validité des conclusions soit tributaire de la précision des souvenirs des participants et de leur comportement vis-à-vis de leur audience, Watkins a observé que les journaux captent la diversité des points de vue auxquels les gens sont exposés dans leur quotidien. Certaines déclarations, notamment « un changement immédiat de comportement nous protègera » étaient plus crédibles parce qu’ils étaient adressés à des pairs et non à un enquêteur. Watkins a noté dans un article que sur certains sujets les conversations consignées dans les journaux allaient dans le même sens que les données tirées des enquêtes et d’entretiens semi-structurés.


(c) 2004 Jerry Cotts
Les habitants des villages rappellent et notent les conversations sur le sida qu’ils entendent lors d’une journée ordinaire.


Révision des bases de la prévention

Bien que nombreux soient les habitants des régions rurales du Malawi qui craignent de contracter le VIH, les programmes typiques — qui prônent l’abstinence avant le mariage, la fidélité après, et, si ces préceptes ne sont pas suivis, l’utilisation systématique du préservatif — sont incompatibles avec des hypothèses de longue date.2 Ces prescriptions préventives ont été remises en cause lors de bien des conversations, parce qu’elles étaient en contradiction fondamentale avec une opinion exprimée par les Malawiens des deux sexes, qui considèrent que la variété de partenaires améliore les rapports sexuels et pensent que les préservatifs limitent le plaisir.

Les discussions avec les hommes sur les stratégies de prévention se concentraient rarement sur la stricte fidélité, mais plutôt sur les compromis. Elles envisageaient notamment la réduction possible du nombre de partenaires en dehors du mariage et une sélection plus judicieuse des partenaires, faisant appel, le cas échéant, aux connaissances locales pour en apprendre le plus possible sur les antécédents sexuels d’un partenaire potentiel. Nombreux sont ceux qui ont déclaré que l’usage du préservatif était aujourd’hui plus acceptable que dans le passé, en particulier avec des partenaires à risques.3

Les stratégies locales de prévention dans les régions rurales du Malawi étaient similaires à celles décrites par les chercheurs dans d’autres pays, observe Watkins. Ailleurs, les hommes ont également formulé des stratégies prônant un nombre réduit de partenaires et une sélection plus attentive de ces derniers. Les femmes soupçonnent leurs maris d’infidélité et la proportion de personnes appartenant à des églises mettant l’accent sur la fidélité conjugale a augmenté.4

Selon Watkins, il convient de modifier l’ordre du jour des programmes de prévention du VIH pour mieux refléter les opinions et les comportements au niveau local. Une telle approche devrait permettre la mise au point de programmes plus efficaces pour lutter contre le VIH-sida.


Sandra Yin est éditeur délégué au Population Reference Bureau.


Références

  1. Susan Watkins est également chercheur invité au California Center for Population Research de l’Université de Californie à Los Angeles. Susan Watkins, « Misconceptions, Ours and Theirs: Improving AIDS Interventions » (présentation faite lors d’un séminaire de politique du Population Reference Bureau organisé à Washington D.C. le 19 septembre 2007) ; et Jere Behrman et al., « Social Networks : The Malawi Diffusion and Ideational Change Project » (présentation en format Powerpoint).
  2. Susan Cotts Watkins, « Navigating the AIDS Epidemic in Rural Malawi », Population and Development Review 30, no 4 (2004) : 695.
  3. Watkins, « Navigating the AIDS Epidemic in Rural Malawi » : 690-5.
  4. Watkins, « Navigating the AIDS Epidemic in Rural Malawi » : 698.