(Octobre 2003) Enifa Masangano se trouve dans un service hospitalier de l’hôpital Central Zomba au Malawi, ses jumeaux nouveau-nés de 20 jours bien serrés sur sa poitrine entourés d’une bande de tissu. Le contact cutané constant avec ses enfants lui permet de les garder au chaud depuis leur naissance. Ce contact étroit garantit également que les nourrissons peuvent téter à tout instant.

En plaçant ses nourrissons dans une “poche” pour les aider à prendre du poids et à se nourrir naturellement, Enifa pratique la méthode de la mère kangourou (MMK), méthode mise au point par deux médecins à Bogota (Colombie) à la fin des années 70 pour faire face au grand nombre de morts infantiles, au surpeuplement, aux infections et autres problèmes rencontrés dans les établissements de soins. Cette méthode s’est développée depuis et est acceptée pour faire face aux soins insuffisants et inadéquats en couveuse pour les très petits nouveau-nés, dont les seuls problèmes médicaux ont trait à leur insuffisance pondérale.

De nombreux nouveau-nés, nés avant le terme de 37 semaines de grossesse et qui pèsent moins de 2 500 grammes (5,5 livres) à la naissance doivent recevoir des soins médicaux. Toutefois, la méthode MMK offre la possibilité de leur donner chaleur, lait maternel, protection contre les infections, stimulation et sécurité, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS)1. Dans les contextes dénués de ressources, les couveuses, rares, peuvent recevoir les nouveau-nés qui souffrent de problèmes respiratoires ou autres problèmes mortels.

Cette méthode est fatigante, mais Enifa est heureuse de faire office de couveuse pour ses nourrissons. “Ils sont près de moi et je vois qu’ils vont vraiment bien. S’il y a un problème ou s’ils ne respirent pas bien, je le vois tout de suite et une infirmière vient m’aider aussitôt”, déclare Enifa, qui ne se sépare de ses jumeaux que pour les laver et changer leurs langes. Sa mère vient parfois la relever et c’est alors elle qui porte ses petits-enfants sur elle.

Une technique novatrice au Malawi

Selon certaines estimations de l’OMS, 20 millions de nouveau-nés naissent tous les ans avec une carence pondérale, soit parce qu’ils sont prématurés soit parce qu’ils sont victimes d’une insuffisance de croissance prénatale. Les motifs sous-jacents restent en grande partie inconnus, mais ces naissances avec une insuffisance pondérale contribuent à un taux élevé de morts infantiles, au cours du premier mois de la vie. La plupart de ces décès interviennent dans les pays en développement et leur répartition correspond à la pauvreté, comme le note l’OMS dans son ouvrage “Kangaroo mother care : a practical guide”.

Les programmes pour sauver la vie des enfants sont cruciaux au Malawi, un pays à prédominance rurale, où 65 % de la population est pauvre, selon les estimations du document sur la stratégie de réduction de la pauvreté dans le pays2. Avec onze millions d’habitants, le nombre moyen d’enfants par femme est de plus de six, mais les taux de mortalité infantile sont également élevés3. L’enquête démographique et de santé du Malawi (MDHS) 2000 estime qu’un enfant sur cinq meurt avant l’âge de cinq ans et plus de 20 % de ces décès interviennent au cours du premier mois de la vie. Selon l’enquête, les nouveau-nés que leur mère considère comme “petit” ou “très petit” sont plus susceptibles de mourir avant d’atteindre un an (154 pour 1 000 naissances vivantes) que ceux qui sont considérés comme étant de taille moyenne ou plus grands (91 pour 1 000)4.

La MMK a été lancée à titre de programme pilote en 1999, à l’hôpital central de Zomba, une région où les enfants de moins d’un an ont un taux élevé de mortalité (151 morts pour 1 000 naissances vivantes) par rapport au pays tout entier (104 pour 1 000), selon les estimations du MDHS.

Le Dr Georg Herzenstiel, qui travaille dans le service pédiatrie/maternité de l’hôpital de Zomba, y a introduit la MMK en raison des difficultés auxquelles le personnel médical y était confronté étant donné la rareté des couveuses pour les nouveau-nés souffrant de carence pondérale. Même lorsque des couveuses étaient disponibles, des coupures fréquentes de courant entraînaient de nombreux problèmes car l’hôpital n’était pas en mesure de maintenir une température constante pour assurer la croissance et le développement des nourrissons.

Expansion du programme

L’hôpital de Zomba est le seul au Malawi à disposer d’un programme de MMK bien établi, mais d’autres hôpitaux du pays ont décidé de lancer leur propre programme, avec l’appui de l’initiative de Saving Newborn Lives de Save the Children U.S.A.5.

Prenant acte des avantages de la MMK pour les nouveau-nés souffrant d’insuffisance pondérale et de la nécessité de s’appuyer sur les expériences relevées à Zomba, le programme Saving Newborn Lives a fourni son soutien à un centre didactique de MMK pour préparer une mise en œuvre sur tout le territoire national.

Plusieurs hôpitaux au Malawi sont visés par ce projet. Le plus grand hôpital d’aiguillage, l’hôpital central Queen Elizabeth, à Blantyre, prépare sa propre unité de MMK pour les nourrissons souffrant d’une insuffisance pondérale. D’autres grands hôpitaux de missionnaires et du gouvernement ont entamé des préparatifs pour introduire la MMK dans les maternités.

Rosemary Nyirenda de Save the Children U.S., est chargée de la formation en MMK à l’hôpital de Zomba ; elle note que pour que le personnel soignant et les sages-femmes traditionnelles de la région sachent reconnaître les cas où un nourrisson doit faire l’objet de la MMK, il faudrait d’abord promouvoir la survie des nourrissons souffrant d’insuffisance pondérale. “Pour l’instant, nous espérons que le service de MMK, très porteur dans notre hôpital, pourra servir à former le personnel médical d’autres hôpitaux du pays”, déclare-t-elle.

Malgré la tradition du transport des nourrissons sur le dos des mères au Malawi, la décision de porter l’enfant sur la poitrine a été plus facilement acceptée que ne le prévoyaient les responsables officiels, comme Mme Nyirenda. Même les mères dont les enfants sont d’un poids normal ont adopté cette pratique de la MMK, en raison de la facilité de l’allaitement.

L’assistance des membres de la famille quant au port de l’enfant au corps a facilité la sortie plus rapide des mères et des nourrissons de l’hôpital. Souvent, la grand-mère, les sœurs de la mère, les aînés du nouveau-né et le père peuvent remplacer la mère dans cette méthode, si celle-ci en a besoin. L’appui de la communauté élargie offre également une certaine garantie que la MMK continuera une fois que la mère sera sortie de l’hôpital.

Selon la directrice du programme Saving Newborn Lives, le Dr Stella Abwao, bien que l’on ne dispose pas encore de données précises et circonstanciées pour mesurer la réussite du programme, les avantages de la MMK sont déjà manifestes au Malawi : ” Aucune recherche n’a été effectuée au Malawi sur la réussite de la MMK, mais il est évident que ce type de soins pour les nourrissons qui ne sont pas malades, mais qui souffrent seulement d’une insuffisance pondérale, est une bonne méthode pour la mère et pour
l’enfant “.


Pushpa Jamieson est journaliste basée à Lilongwe, au Malawi.


Références

  1. Organisation mondiale de la santé (OMS), Kangaroo mother care : a practical guide (Genève : OMS, 2003).
  2. Gouvernement du Malawi, Malawi poverty reduction strategy paper : final draft (Lilongwe : Gouvernement du Malawi, avril 2002).
  3. Division de la de Population des Nations Unies, World population prospects : the 2002 revision population database, consulté en ligne sur http://esa.un.org/unpp/, le 30 septembre 2003.
  4. National Statistical Office (Malawi) et ORC Macro, Malawi : Enquête démographique et de santé 2000 (Zomba, Malawi et Calverton, Maryland : National Statistical Office et ORC Macro, 2001).
  5. Save the Children, State of the world’s newborns : a report from Saving Newborn Lives (Washington, DC : Save the Children, 2001).