(Mai 2005) Selon une étude récente, l’augmentation du nombre d’enfants souffrant d’obésité risque de réduire l’espérance de vie de deux à cinq ans aux États-Unis au cours des décennies à venir, un déclin d’une importance jamais vue depuis la Crise de 1929.

L’étude en question, publiée dans le numéro du New England Journal of Medicine du 18 mars, contredit les projections récemment publiées par le gouvernement et selon lesquelles l’espérance de vie aux États-Unis devrait atteindre au moins 85 ans d’ici 2080.1 Ces projections, écrit S. Jay Olshansky et ses neuf co-auteurs, sont “une extrapolation simple mais peu réaliste des tendances passées en termes d’espérance de vie sur l’avenir”.

Pour leur part, d’autres démographes ont décrit l’analyse de l’équipe d’Olshansky comme manquant de preuves à l’appui, et l’article a mis l’accent sur le vieux débat qui cherche à déterminer s’il y a des limites biologiques à la durée de l’existence des êtres humains, tout ceci au milieu d’une série de recherches contradictoires sur l’impact de l’obésité sur les taux de morbidité et de mortalité. Selon une nouvelle étude des Centers of Disease Control and Prevention (CDC), la surcharge pondérale aurait même un effet positif sur l’espérance de vie.2

Mais Olshansky, qui est professeur d’épidémiologie et de biostatistiques à l’Université de l’Illinois à Chicago, demeure convaincu de la validité des conclusions de son équipe. “En effet, je crois que nous faisons même preuve d’une prudence excessive dans nos estimations”, déclare-t-il. “Nous avons pris comme hypothèse des niveaux d’obésité inchangés par rapport à 2000, alors qu’en fait, ils ont considérablement augmenté”.

L’obésité et l’avenir de la médecine

Le calcul de l’espérance de vie est plus qu’un simple exercice théorique. Nombreuses sont les agences du gouvernement des États-Unis, y compris la Sécurité sociale, le Congrès et les forces armées, qui se servent de ces projections pour les décisions politiques à prendre, qu’elles concernent les taux d’imposition fiscale ou la solvabilité des programmes de détermination de l’admissibilité en fonction de l’âge.

Pratiquement toutes ces projections partent du principe selon lequel l’espérance de vie aux États-Unis va continuer à augmenter au même rythme que celui suivi depuis les années 1930, grâce aux nouvelles approches et technologies médicales ainsi qu’à l’adoption de comportements plus sains. Mais Olshansky et ses co-auteurs ne sont pas certains que la médecine et les interventions dans le domaine de la santé publique permettront de compenser l’augmentation rapide des taux d’obésité aux États-Unis au cours des vingt dernières années, notamment chez les enfants.

L’incidence de l’obésité, que les chercheurs associent à un risque élevé de diabète non insulinodépendant (DNID), de maladie coronarienne, de cancer et divers autres problèmes de santé, a augmenté d’environ 50 % aux États-Unis pendant les années 1980 et les années 1990. Deux tiers de l’ensemble des adultes aux États-Unis sont maintenant considérés comme en état de surcharge pondérale ou obèses, de même que 20 % à 30 % de tous les enfants de moins de 15 ans.

Selon le Dr Olshansky, cette augmentation rapide des taux d’obésité va provoquer un “point marquant” de la mortalité aux États-Unis, similaire au nombre important de décès causés par une épidémie d’influenza ou une guerre, mais réparti sur les quatre à cinq décennies à venir.

“Chaque fois que se produit une augmentation des taux de mortalité précoce [avant 50 ans], un impact se fait sentir sur l’espérance de vie en général”, explique Olshansky. “Lorsque ces enfants atteignent la vingtaine, la trentaine, la quarantaine et la cinquantaine, ils seront confrontés à un risque accru de décès. Ceci revient à découvrir qu’un grand nombre de jeunes qui n’ont jamais fumé ont tout à coup décidé de se mettre à fumer”.

L’impact surprenant de l’obésité aujourd’hui

Pour démontrer l’impact de l’augmentation des taux d’obésité sur l’avenir, Olshansky et ses co-auteurs ont tout d’abord calculé la manière dont les taux actuels d’obésité chez les adultes réduisent l’espérance de vie générale aux États-Unis. Sur la base d’études selon lesquelles l’obésité réduit l’espérance de vie de près de 13 ans, les chercheurs ont projeté le déclin des taux de décès si chaque personne obèse aux États-Unis perdait suffisamment de poids pour atteindre l’IMC (indice de masse corporelle) idéal de 24. (L’obésité est généralement attachée à un IMC de 30 ou plus.) “En d’autres termes, pour calculer les effets de l’obésité, nous avons statistiquement éliminé l’obésité”, affirme Olshansky.

Figure
Réduction de la durée de vie attribuable à l’obésité, ventilée par race et par sexe aux États-Unis en 2000

Source: S. Jay Olshansky et al., “A Potential Decline in Life Expectancy in the United States in the 21st Century”, New England Journal of Medicine 352, vol. 11: 1138-45.

Ils ont découvert que l’obésité élimine un tiers aux trois quarts d’une année de l’espérance de vie générale, selon la race et le sexe de la personne (voir la figure). Ces chiffres ne sont peut-être pas très impressionnants, rapporte Olshansky, sauf lorsqu’ils sont replacés dans leur contexte. “Ils dépassent l’impact négatif de tous les décès par accident, par homicide et par suicide”, déclare-t-il. “Si l’on éliminait le cancer, cela n’ajouterait que 3,5 ans à l’espérance de vie globale aux États-Unis”.

L’impact de l’obésité ne fera que s’accroître, écrivent Olshansky et ses co-auteurs, au fur et à mesure que son taux de prévalence augmentera chez les enfants et les jeunes adultes qui “courent des risques liés à l’obésité pour une part plus importante de leur vie que les générations précédentes”. Même l’élimination d’une maladie grave telle que le cancer, concluent-ils, ne pourrait compenser pour les conséquences négatives de cette vague de décès sur l’espérance de vie. “Ils vont balayer l’influence positive de la technologie”, affirme Olshansky.

Discussion entre démographes sur les limites de l’espérance de vie

Cependant, d’autres démographes estiment que l’étude réalisée par l’équipe d’Olshansky simplifie les relations complexes entre divers facteurs qui ont permis les acquis en termes d’espérance de vie au XXe siècle aux États-Unis et dans d’autres pays développés. Ces analystes décrivent également l’étude précitée comme l’un des éléments d’un paradigme démographique, partant de l’hypothèse selon laquelle il existe une limite biologique à l’espérance de vie, remis en question par les tendances enregistrées depuis 1950.

“C’est un exemple malthusien de la croyance dans le caractère immuable de la nature”, explique Samuel Preston, professeur de démographie à l’Université de Pennsylvanie et auteur d’une réplique à l’étude d’Olshansky publiée dans le même numéro du New England Journal of Medicine . “Selon cette notion, nous nous usons et nous mourons, sans pouvoir rien y faire. En réalité, nous avons enregistré un succès considérable dans nos efforts de prolongation de la vie humaine et d’autres pays ont obtenu des résultats encore plus impressionnants. Il est évident que nous devrions arriver au même degré d’espérance de vie qui existe aujourd’hui au Japon [82 ans]”.

“De nombreux démographes reconnaissent aujourd’hui que le maximum biologique n’est pas fixé de manière absolue”, ajoute Christine Himes, une sociologue de l’Université de Syracuse. “Les courbes [de survie] sont repoussées de plus en plus puisqu’un plus grand nombre de personnes vivent au-delà de 100 ans et même au-delà de 110 ans. S’il y a un maximum, il est assez distant, au-delà de 120 ans”.

Preston avance trois points supplémentaires à l’appui des projections traditionnelles de l’espérance de vie : les taux de mortalité aux âges plus avancés aux États-Unis sont en déclin constant depuis 1950, l’extrapolation à partir des tendances passées a donné naissance aux meilleures projections et les projections conventionnelles ont d’ores et déjà intégré l’augmentation récente des taux d’obésité.

“Nous devons faire tout notre possible pour réduire les niveaux d’obésité”, déclare le professeur Preston. “Mais il n’existe aucune étude à long terme sur les effets de l’obésité juvénile sur la mortalité à long terme. Et il n’est pas correct de dire que ceci va éliminer l’effet de tous les facteurs œuvrant à l’augmentation de l’espérance de vie et entraîner un déclin de l’espérance de vie”. Ces facteurs, explique-t-il, incluent notamment le génie génétique, le déclin constant des taux des maladies infectieuses et du tabagisme de même que les changements des comportements du public, y compris l’usage renforcé du préservatif par les groupes les plus durement frappés par le VIH/sida.

Cependant, Olshansky estime que les futurs progrès de la médecine seront avant tout bénéfiques pour les personnes âgées et qu’ils n’augmenteront l’espérance de vie que de manière marginale. “La science a tiré toute la longévité possible par personne à des âges plus jeunes”, explique-t-il. “L’obésité juvénile aura un impact sur la mortalité à un âge précoce, et c’est là que réside toute la différence. Chaque fois que se produit l’un de ces points marquants (guerre, influenza, obésité, sida), son impact sur la mortalité à un âge précoce est disproportionné”.

D’autres remettent en cause les méthodes suivies par l’étude d’Olshansky. “Certains ont tenté de prédire l’avenir de la mortalité en prenant le scénario le plus probable pour chaque cause et en tentant de les rassembler sous forme d’une projection générale, mais cette méthode n’a jamais vraiment donné de résultats satisfaisants”, déclare Richard Suzman, directeur associé de la recherche comportementale et sociale au National Institute on Aging. “La combinaison des facteurs en jeu est trop importante, de même que les relations entre eux”.

Christine Himes, qui étudie les effets de l’obésité sur la santé à un âge plus avancé, estime que l’étude ne comprend aucune analyse empirique des effets spécifiques de l’obésité juvénile. “L’approche choisie par Olshansky est assez simpliste, on ne peut pas se contenter d’extrapoler à partir des taux de décès actuels par degré d’obésité”, explique-t-elle. “Ces taux ne se fondent pas exclusivement sur l’obésité mais ils prennent en considération d’autres facteurs”.

La nouvelle étude des CDC a, elle aussi, soulevé un certain nombre de questions sur les conclusions d’Olshansky. Bien qu’affirmant que l’obésité est responsable de la mort de près de 112 000 personnes aux États-Unis en 2002, l’étude conclut également qu’une simple surcharge pondérale (soit une IMC de 25-30) est associée à un taux de mortalité inférieur à celui des personnes en état d’insuffisance pondérale, en particulier au-delà de 70 ans. Toutefois, Olshansky n’est pas convaincu que l’obésité représente un moindre danger car il rappelle que de nombreuses études récentes ont mis l’accent sur ce qu’il appelle une augmentation “surprenante” des taux de diabète.

“Les estimations des CDC ne se fondent par sur la même série d’hypothèses que nous et elles ne prennent pas en considération l’augmentation escomptée des décès provoqués par l’obésité correspondant aux enfants d’aujourd’hui, au fur et à mesure qu’ils grandissent”, affirme Olshansky. Il se déclare surpris que d’autres démographes continuent à défendre la méthode traditionnelle de projection de l’espérance de vie, étant donné l’augmentation des taux d’obésité.

“Nous voyons aujourd’hui des enfants de moins de 15 ans qui sont obèses, de l’ordre de 20 % à 30 %, alors que ce chiffre était pratiquement nul il y a une vingtaine d’années”, dit-il.

Appel pour une nouvelle campagne de santé publique

Olshansky, Preston, et d’autres démographes interviewés pour le présent article sont d’accord sur un point : l’obésité est un problème de santé publique grave et croissant qui exige la refonte de la campagne publique. Mais Preston pense que les changements de comportement devraient permettre de contrecarrer l’élargissement du tour de taille de l’Amérique.

“Je pense qu’il est plus difficile d’arrêter de fumer que de manger 30 ou 100 calories de moins par jour”, déclare Preston. “Le fait que nous ayons écrasé le tabagisme, à l’aide d’une immense campagne, indique que si nous organisons une campagne similaire contre l’obésité, elle pourrait bien avoir le même succès”.

Olshansky déclare avoir déjà entrepris une telle campagne chez lui. “Une chose que les gens de ma génération ont appris, c’est qu’il faut finir son assiette et ignorer les mécanismes de notre organisme qui nous signale que nous avons assez mangé”, dit-il. “Je suis tout à fait conscient de cet état de choses, je réapprends et j’apprends donc à mes enfants de cesser de manger quand ils n’ont plus faim. Les résultats ont été remarquables. J’ai perdu entre 20 et 25 livres depuis l’année dernière”.


Robert Lalasz est rédacteur principal au PRB.


Pour de plus amples renseignements

S. Jay Olshansky et al. “A Potential Decline in Life Expectancy in the United States in the 21st Century “, The New England Journal of Medicine 352, no 11 (2005) : 1138-45.

Samuel H. Preston, “Deadweight? The Influence of Obesity on Longevity”, The New England Journal of Medicine 352, no 11 (2005) : 1135-37.


Références

  1. Social Security Administration, “2002 OASDI Trustees Report” (Table V. A3.-Period Life Expectancies), consulté en ligne à l’adresse suivante : www.ssa.gov le 5 mai 2005 ; et A.W. Cheng et al., “A Stochastic Model of the Long Range Financial Status of the OASDI Program” (Baltimore: Social Security Administration, 2004).
  2. Katherine M. Flegal, et al., “Excess Deaths Associate with Underweight, Overweight, and Obesity”, JAMA 293, no 15 (2005) : 1861-67.