(Juillet 2005) Les cinquante dernières années ont donné lieu à une révolution en ce qui a trait à la disponibilité, l’utilisation et le financement des activités de planification familiale dans le monde, un développement qui, selon de nombreux analystes, a provoqué une réduction impressionnante des taux de fécondité et un ralentissement de la croissance démographique dans les pays en développement. Cependant, les besoins en services de contraception demeurent élevés et leur utilisation limitée dans certaines des régions les plus pauvres et les plus peuplées du monde. Mais après sa popularité dans les années 1970 et 1980, la planification familiale semble avoir cédé les feux de la rampe politique internationale et des financements considérables au profit de problèmes tels que la lutte contre le VIH/sida et la réduction de la pauvreté. Ce qui est paradoxal, c’est que les succès perçus en matière de planification familiale sont peut-être responsables de son manque de visibilité actuel, les décideurs politiques et le grand public considérant le “problème de la population” comme réglé, du moins pour l’essentiel. Au fur et à mesure que les financements continuent à diminuer et en attendant l’arrivée d’une nouvelle génération de leaders sur la brèche, nombreux sont les partisans de la planification familiale qui posent des questions difficiles sur l’avenir du mouvement.

Pour mieux comprendre le dialogue interne du secteur du planification familiale en la matière, deux chercheurs, Ann K. Blanc et Amy O. Tsui ont interviewé 27 “sujets principaux” : les directeurs de programmes pour les pays en développement, des cadres supérieurs d’organisations de bailleurs de fonds et d’organisations non gouvernementales de même que des chercheurs prestigieux, ayant pour la plupart d’au moins 20 ans d’expérience en matière de planification familiale ou d’un sujet apparenté. Qui plus est, les chercheurs ont organisé deux réunions de groupes de réflexion composés de 12 cadres et cadres moyens spécialistes des questions de population venus de pays en développement. La confidentialité de toutes les réponses fournies a été préservée.

Le PRB a demandé à Blanc (démographe du cabinet Blancroft Research International à New York) et Tsui (professeure de sciences de la population et de la santé et directrice du Bill and Melinda Gates Institute of Population and Reproductive Health à l’Université de Johns Hopkins) de présenter leurs résultats.

PRB : Qu’est-ce qui a motivé votre projet, et les résultats correspondent-ils à ce que vous attendiez ? Avez-vous eu des surprises ?

Blanc et Tsui : La mission du Gates Institute, qui a financé cette étude, est de renforcer le leadership en matière de population et de santé de la reproduction, que ce soit au plan analytique ou au plan programmatique. Nous reconnaissons avec nos collègues que dans les années 1990, la visibilité de la planification familiale subissait un changement radical. Ce qui nous a surpris, c’est le degré du consensus sur les raisons du déclin de cette visibilité, ainsi que les différences entre les perspectives des pays en développement et celles des pays développés.

PRB : Selon tous les sujets et les groupes de réflexion, quel est le degré de visibilité qu’a perdu la planification familiale ? Quels sont les principaux facteurs cités comme étant liés à ce déclin ?

Blanc et Tsui : Toutes les personnes interrogées étaient d’avis que la planification familiale avait perdu de sa visibilité à l’ordre du jour du développement international au cours des dernières années. Comme l’a affirmé l’un des sujets : “Si l’on hésite à prononcer les mots “planification familiale”, c’est qu’il se passe quelque chose. Si on doit faire preuve de circonspection lorsqu’on parle de santé reproductive, c’est qu’il se passe quelque chose”.

Selon les sujets interrogés, cette perte de visibilité est due pour l’essentiel à quatre facteurs : l’émoussement du caractère impérieux du problème de la croissance démographique et ses conséquences, différentes priorités en matière de santé et de développement, l’augmentation du conservatisme politique (notamment aux États-Unis) et un manque de leadership aux niveaux international et local. La réduction de la pauvreté, qui figure dans les Objectifs du millénaire pour le développement, a été citée comme l’axe principal des efforts actuels en matière de développement.

PRB : Quel est, selon les personnes interrogées, le rôle qu’a joué la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD) qui s’est réunie au Caire en 1994 pour détourner l’attention des programmes autonomes de planification familiale ?

Blanc et Tsui : L’ordre du jour qui a résulté de la réunion de la CIPD mettait en exergue le bien-être des femmes, prises individuellement, le respect de leurs droits en matière de santé sexuelle et de reproduction, de même que l’égalité entre les sexes. Selon les spécialistes de la population que nous avons interrogés, cette redéfinition du problème social de la croissance démographique en termes de santé de la reproduction, notamment pour les femmes, a provoqué une prise de conscience par la population du problème à résoudre, dans la mesure où la santé de la reproduction ne dispose pas du dynamisme politique qu’ont les catastrophes écologiques ou les épidémies graves. Comme l’a noté un des sujets : “Lorsque la santé de la reproduction prend trop d’ampleur, la planification familiale disparaît. Le problème vient du fait qu’il ne s’agit plus d’un programme spécialisé. Les bailleurs de fonds ont du mal à assurer les fonctions de surveillance, gestion et exécution”.

Nombreux aussi sont ceux qui considèrent les messages de l’ordre du jour du Caire plus vagues et plus complexes que les messages précédents concernant la croissance démographique ou les grossesses non souhaitées. Qui plus est, la planification familiale doit maintenant se mesurer aux autres priorités du développement identifiées par la CIPD et réaffirmés lors du Sommet du Millénaire pour l’attribution des ressources.

PRB : Nombreux sont les participants selon lesquels les programmes de prévention et de traitement du VIH/sida ont détourné l’attention de la communauté internationale et les financements des efforts en matière de planification familiale. Quelle en est la raison et une collaboration est-elle possible ?

Blanc et Tsui : Au nombre des autres priorités, celle mentionnée le plus fréquemment par les sujets interrogés était le VIH/sida, qui est perçu comme étant en concurrence directe avec la planification familiale pour l’obtention de financements des bailleurs de fonds et de ressources du système de santé. Pour de nombreux sujets, il était clair que, par rapport à l’ampleur de l’épidémie du VIH/sida, la prévention de grossesses non souhaitées n’était pas perçue, à l’échelle internationale, comme ayant un caractère aussi urgent (voir la figure).


Figure
Répartition en pourcentage du montant total des dépenses mondiales d’assistance en matière de population par catégories

Note : En 1995, la planification familiale recevait 55 % du montant total des dépenses mondiales d’assistance en matière de population, alors que la recherche fondamentale et la santé de la reproduction n’en recevaient que 18 % chacune, et le segment VIH/IST 9 %. En 2003, les VIH/IST ont reçu 47 % du montant total des dépenses mondiales d’assistance en matière de population et la santé de la reproduction en a reçu 25 %, la recherche fondamentale 15 % et la planification familials 13 %.
Source : Nations Unies, “The Flow of Financial Resources for Assisting in the Implementation of the Programme of Action of the International Conference on Population and Development”, Rapport du Secrétaire général E/CN.9/2005/5 (New York : Nations Unies, 2005).


D’un autre côté, tout le monde reconnaissait volontiers que la collaboration entre la planification familiale et les programmes de prévention et de traitement du VIH/sida était tout à fait naturelle et appropriée. Le double risque d’une grossesse non souhaitée et d’infections sexuellement transmises était souvent mentionné comme justifiant un partenariat naturel entre ces deux domaines. Toutefois, nombreux sont les sujets interrogés qui ont mis l’accent sur le manque évident de collaboration entre eux.

PRB : Il semble que le mouvement international de planification familiale soit en quête de nouvelles directions et d’un nouveau leadership, ce que vous décrivez comme “une pénurie de nouveaux leaders et un cadre d’anciens leaders qui continuent à promouvoir des idées dépassées”. L’un de vos sujets a même ajouté que le mouvement de planification familiale d’aujourd’hui avait des “directeurs, pas des leaders”.

Quels sont certains des problèmes spécifiques identifiés par les sujets au niveau de la direction du mouvement ? Où vont les jeunes qui se tournaient auparavant vers la planification familiale ?

Blanc et Tsui : Les jeunes attirés auparavant par le domaine de la planification familiale à l’époque où celle-ci apparaissait comme un besoin social d’importance critique se tournent aujourd’hui vers des secteurs perçus comme d’un degré d’urgence supérieur, notamment le VIH/sida, la maternité sans risque et la réduction de la pauvreté. L’absence de financements pour une formation supérieure dans les sous-catégories qui jusqu’à présent ont donné naissance aux leaders du domaine de la planification familiale, notamment la formation du secteur de la santé publique à la prestation de services de planification familiale, la démographie et autres sciences sociales, a été citée comme l’un des facteurs contribuant au problème de leadership. Quelques sujets ont également rappelé l’opposition énergique des personnes contre l’avortement comme désincitation à travailler dans le domaine de la planification familiale.

Qui plus est, la planification familiale a perdu un certain nombre de ses leaders les plus expérimentés au profit d’autres domaines. Certains des cadres plus âgés et plus expérimentés qui travaillaient auparavant dans le domaine de la planification familiale se consacrent maintenant à la lutte contre le sida, à la maternité sans risque et à diverses autres questions de santé publique. De nombreux cliniciens qualifiés des pays en développement ont été emportés par la “fuite des cerveaux” du monde en développement vers les pays développés. Comme le souligne le sociologue Armand Mauss, le leadership doit changer en fonction de l’évolution du mouvements ; les leaders charismatiques nécessaires pour la mobilisation initiale perdent de leur importance, alors que ceux qui sont dotés de qualifications organisationnelles et techniques prennent de l’ampleur.

Parmi les institutions, le UNFPA a été mentionné par plusieurs personnes comme se détournant de son rôle de leader dans le domaine de la planification familiale et contribuant au déclin de la prépondérance de celle-ci au sein du système des Nations Unies et sur la scène internationale.

PRB : En parlant de Mauss, vous vous servez de son modèle en cinq phases de “l’histoire naturelle” des mouvements sociaux pour votre analyse de l’histoire du mouvement moderne de promotion de la planification familiale. Parmi les cinq phases du modèle (commencement, coalescence, institutionnalisation, fragmentation et destruction), vous suggérez que le mouvement de planification familiale d’aujourd’hui se trouve quelque part entre la phase de fragmentation et celle de destruction. Les personnes que vous avez interrogées étaient-elles de cet avis ?

Blanc et Tsui : Mauss a défini la phase de destruction comme l’étape ultime d’un mouvement social, notant que cette phase, qui est probablement inévitable, n’est pas toujours reconnue par ses membres. Certains spécialistes considèrent même cette phase comme un “succès”, puisque le mouvement a atteint ses principaux objectifs. D’autres la voient comme un recul temporaire pour un mouvement toujours énergique. Un mouvement dans la phase de destruction est considéré comme n’ayant plus que des tâches de “nettoyage” à accomplir.

Le mouvement international de planification familiale présente certaines des caractéristiques d’un mouvement en déclin mais il n’existe pas de consensus sur ce point entre les sujets. Certains pensaient que le mouvement allait se poursuivre mais que l’axe de ses interventions passerait du monde des bailleurs de fonds au monde en développement, en particulier dans les pays qui ont les plus grands besoins en services et produits de contraception, une population en croissance rapide et un engagement politique à freiner cette croissance.

D’autres sont d’avis que dans le monde en développement dans son ensemble, même si ce n’est pas toujours le cas dans chacun des pays pris individuellement, le désir des femmes de contrôler leur fécondité est tellement fort (et la norme sociale de la planification familiale tellement bien ancrée) que l’utilisation de la contraception ne peut qu’augmenter quoi qu’il arrive aux programmes de planification familiale. Nous devons attendre de voir ce que l’avenir nous réserve pour écrire le dernier chapitre.

PRB : Selon ces sujets principaux et les participants aux groupes de réflexion, quelle serait la meilleure manière de redynamiser la planification familiale ?

Blanc et Tsui : Tout d’abord, les sujets ne pensaient pas tous que le mouvement de planification familiale en était à sa phase de destruction, et parmi ceux qui étaient de cet avis, tout le monde ne pensait pas qu’il convenait de le redynamiser, ou même que cela soit possible.

Les suggestions de revitalisation proposées se répartissaient autour de quatre thèmes. Le premier consistait à forger des alliances stratégiques avec d’autres mouvements, notamment la lutte contre le VIH/sida, comme indiqué plus haut. Le deuxième consistait à redéfinir ou à repositionner les messages de planification familiale pour mobiliser et consolider le soutien, en particulier celui de la communauté des bailleurs de fonds. Troisièmement, certains sujets estimaient qu’une amélioration des services existants devrait permettre de redynamiser le soutien au domaine de la planification familiale. Enfin, l’importance de nouveaux personnages stimulants et d’un leadership institutionnel a été mentionnée, notamment pour aider les pays en développement à assumer une responsabilité future pour le mouvement et les encourager.

PRB : Existe-t-il un consensus sur le repositionnement du message de planification familiale en connexion avec la réduction de la pauvreté ou toute autre question de développement ou de santé ?

Blanc et Tsui : Les suggestions relatives à la reformulation du message central message de planification familiale ont porté sur trois secteurs :
(1) mener à bon terme les questions inachevées concernant les besoins non satisfaits en matière de contraception, la fécondité non souhaitée, le ralentissement du déclin de la fécondité et les pénuries en contraceptifs, (2) mettre en évidence les avantages de la planification familiale en termes de réduction de l’avortement et d’amélioration de la condition et de la santé féminine et (3) prouver l’importance de la planification familiale pour réduire les inégalités sociales.

Les sujets des pays en développement sont ceux qui ont formulé ce dernier thème de la manière la plus éloquente. Nombreux sont ceux qui ont mentionné le risque d’une aggravation de la pauvreté, d’une détérioration de la santé et d’une augmentation de la mortalité provoquées par des taux élevés de fécondité et de croissance démographique. Comme l’a exprimé un des sujets venant d’un pays en développement, “le thème de la population représente à la fois une menace et une opportunité. Il doit faire l’objet d’une utilisation plus judicieuse, non pour des raisons malthusiennes mais pour permettre d’éliminer la pauvreté”.

PRB : Selon vous, qu’est ce qui peut faire, pour ce mouvement, la différence entre destruction et revitalisation ? La solution doit-elle venir des pays bailleurs de fonds, des pays en développement, ou des deux ?

Blanc et Tsui : Dans la mesure où les préoccupations démographiques des pays en développement à forte croissance de population diffèrent de celles des pays développés dont les populations stagnent ou déclinent, l’essentiel du mouvement de planification familiale risque fort de se concentrer sur les pays en développement. Paradoxalement, dans les pays développés qui ont été les plus ardents partisans du mouvement, les décideurs politiques et d’autres tournent de plus en plus leur attention vers eux-mêmes et les conséquences d’une croissance démographique négative.

La longévité et le succès du mouvement de planification familiale ont laissé un riche héritage sous la forme d’une infrastructure transnationale, avec essentiellement un capital humain et institutionnel au sein des nombreuses organisations non gouvernementales qui ont participé au mouvement de planification familiale. Les politiques nationales compatibles avec les normes du mouvement sont en place et il existe une série de convictions et de valeurs mondialisées bien définies qui encourage la communauté mondiale à œuvrer à la réduction de la pauvreté et à l’amélioration de la santé publique.

Selon nous, le mouvement international de planification familiale va se modifier de manière substantielle à l’avenir et il sera sans doute défini avant tout par la capacité et l’engagement en termes de leadership provenant des populations ayant les plus grands besoins en matière de contraception.


Robert Lalasz est rédacteur principal au PRB.


Pour de plus amples renseignements

Lori S. Ashford, “What Was Cairo? The Promise and Reality of ICPD” (Washington, DC : Population Reference Bureau, septembre 2004), consulté en ligne à l’adresse suivante : www.prb.org, le 12 juillet 2005.

Ann K. Blanc et Amy O. Tsui, “The Dilemma of Past Success: Insiders’ Views on the Future of the International Family Planning Movement”, allocution prononcée lors de la conférence annuelle pour 2005 de la Population Association of America, 31 mars-2 avril 2005, Philadelphie, consulté en ligne à l’adresse suivante : www.jhsph.edu/gatesinstitute le 13 juillet 2005.

Dara Carr et Marya Khan, Le Projet inachevé : Répondre aux besoins en planification familiale dans les pays moins développés (Washington, DC : Population Reference Bureau, 2004).