(Septembre 2005) L’allègement de la dette, la réforme des subventions agricoles, les objectifs du Millénaire pour le développement — ces questions et d’autres d’envergure stratégique mondiale ont une chose en commun : le concept sous-jacent selon lequel les riches du monde continuent à s’enrichir pendant que s’accentuent la démarginalisation des pauvres.

Toutefois, une étude récente affirme le contraire : le monde serait devenu nettement moins inégal entre 1960 et 2000, et ce en raison des augmentations spectaculaires de l’espérance de vie moyenne dans les pays moins avancés pendant la période considérée. Selon les auteurs de cette étude, ces augmentations font plus que compenser la disparité croissante entre les revenus par habitants des pays moins avancés et ceux des pays développés.

Cette étude, publiée en avril 2005 par le magazine American Economic Review, avait été réalisée par Gary Becker, professeur de sciences économiques à l’université de Chicago et Prix Nobel en 1992 pour son application de la technique de l’analyse de marché à des sujets moins traditionnels, notamment les schémas de divorce, les décisions en matière reproductive et la criminalité. Dans le cadre de cette nouvelle recherche, Becker et ses co-auteurs Tomas J. Philipson et Rodrigo R. Soares combinent l’espérance de vie à la naissance et le revenu national par habitant pour créer un indice du ” revenu total ” qu’ils utilisent ensuite pour comparer les degrés de bien-être d’un pays ou d’une région à l’autre.

” Cet article nous rappelle que le revenu par habitant n’est pas la seule mesure du bien-être, ” explique David N. Weil, professeur de sciences économiques à Brown University. ” Un être humain s’intéresse beaucoup plus au nombre d’années pendant lesquelles il va vivre qu’à son degré de richesse. Et si nous percevons le bien-être comme une combinaison de la vie et de la consommation, cet indice révèle que les pays pauvres ont rattrapé les pays riches. “

Cependant, selon Rachel Nugent, économiste spécialiste du développement international et directeur du projet BRIDGE au Population Reference Bureau, cette étude masque la détérioration récente des niveaux de bien-être des plus démunis de notre monde. ” C’est vrai que dans la plupart des pays en développement, les conditions de vie sont meilleures aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a 45 ans—avant l’avènement des méthodes et techniques modernes de communication, de transport, de fabrication et de commerce, ” explique-t-elle. ” Mais pour quelques-uns de ces pays, la situation est pire qu’elle ne l’était il y a 25 ans, avant la crise de la dette, le VIH/sida et la fracture numérique. “

Problème posé par les autres indices du bien-être

Les niveaux d’espérance de vie à la naissance ont enregistré une convergence spectaculaire au cours des quarante dernières années du XXe siècle. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, l’espérance de vie a augmenté en moyenne de 23 ans dans les 50 % des pays les plus pauvres, mais de 9 ans seulement dans les 50 % les plus riches. Si l’Asie de l’Est et le Pacifique sont en tête de liste avec une augmentation moyenne de 29 ans (de 42 ans à 71 ans), l’espérance de vie à la naissance en Amérique du Nord n’a augmenté que de sept ans, passant de 70 ans à 77 ans.

Mais l’inclusion de cette tendance dans un indice de comparaison des niveaux de bien-être constitue de longue date un problème pour les économistes. Les indices établis, tels que l’indice du développement humain mis au point par les Nations Unies prend en considération divers facteurs, notamment les taux d’alphabétisation et l’espérance de vie—une pondération jugée arbitraire par Becker et plusieurs de ses collègues.

Face à ce problème, Becker et ses co-auteurs ont calculé la valeur en dollar de toute modification de l’espérance de vie moyenne à la naissance pour 96 pays entre 1960 et 2000. Les chercheurs ont réalisé ces calculs en se fondant sur une série de recherches mesurant la quantification du risque par les êtres humains — par exemple, combien ils sont prêts à payer en plus pour un véhicule plus sûr ou ce qu’ils sont disposés à accepter comme salaire pour un emploi dangereux contre un emploi relativement sans risque. ” Nous nous fondons sur la valeur qu’accordent les gens à toute modification de leur espérance de vie, ” explique Becker.

Selon les résultats de cette étude, la santé des populations des pays moins avancés a enregistré une amélioration spectaculaire depuis 1960, et ce malgré l’effet dévastateur de l’épidémie du sida à compter des années 1990. Le niveau de ” revenu total ” des pays représentant les 50 % les plus pauvres du monde a augmenté au rythme de 4,1 % par an en moyenne, alors que celui des 50 % les plus riches n’a enregistré qu’une augmentation de 2,6 % par an — même si ce chiffre représentait encore à peu près 600 USD de plus par an pour les nantis par rapport aux plus démunis (voir le tableau). L’augmentation du revenu total dans les pays moins avancés attribuable à la santé (1,7 %) représentait donc plus de quatre fois celle imputable à la santé dans les pays les plus riches (0,4 %).

” Les résultats ont été beaucoup plus positifs au plan santé qu’au plan revenu, ” déclare Weil, ” sans doute parce qu’il est plus facile d’assurer un transfert de connaissances en matière de santé que les instruments requis pour l’augmentation des revenus. Il est possible de vacciner quelqu’un contre la variole, mais pour rendre riche une personne pauvre, il faut normalement que son pays dispose d’institutions économiques et juridiques qui fonctionnent bien, d’un gouvernement libre de toute corruption, et de plusieurs autres facteurs. “

Le transfert de technologies médicales peu coûteuses est essentiel

Becker et ses co-auteurs ont également présenté une ventilation des progrès médicaux ayant le plus contribué à l’élimination des différences au niveau du revenu total. Il s’avère que la réduction de la mortalité imputable aux maladies infectieuses, respiratoires, digestives, congénitales et périnatales — pour l’essentiel avant le vingtième anniversaire ou entre 20 ans et 50 ans — était responsable de l’essentiel de la réduction des inégalités de l’espérance de vie. La réduction des décès dus aux maladies respiratoires et digestives représentait à elle seule 81 % de l’amélioration totale.

En parallèle, la diminution de la mortalité imputable aux troubles du système nerveux et des organes des sens et aux maladies cardiovasculaires était nettement plus importante chez les personnes âgées des pays riches que celles des pays pauvres — ce qui accentuait les inégalités mondiales au plan de la santé. Selon Becker et ses co-auteurs, l’essentiel de la réduction de l’écart entre les niveaux de revenu total était dû ” aux programmes d’éducation de santé et à de simples interventions. “

” La transmission au niveau international des connaissances et des technologies médicales semble efficace, ” déclare Becker. ” Les pays pauvres enregistrent des progrès considérables dans leur lutte contre des maladies [notamment les maladies diarrhéiques] qu’il est maintenant possible de contrôler à peu de frais. Mais ces pays ne progressent pas beaucoup dans leur lutte contre l’augmentation des maladies cardiovasculaires, pour lesquelles les traitements les plus efficaces—notamment la chirurgie à cœur ouvert ou l’angioplastie—sont souvent extrêmement onéreux. “

Les pays constituent-ils la meilleure unité d’analyse ?

Les analystes ne sont pas tous impressionnés par ce nouvel indice. Selon Rachel Nugent, du PRB, les moyennes par pays ne prennent pas en considération les centaines de millions de personnes du monde en développement qui n’ont toujours pas accès à des services médicaux adéquats.

” L’état de santé est une caractéristique individuelle et non celle d’un
pays, ” explique-t-elle. ” Même dans les pays en développement où il n’existe pas d’écarts profonds en termes de richesse et de revenus, les conditions de santé fluctuent de manière considérable au sein des populations. Et même si les programmes sont conçus pour l’état de santé moyen d’un pays donné, cela ne garantit pas qu’ils atteindront ceux qui se trouvent à la base de l’échelle des revenus. “

Selon Rachel Nugent, l’indice de revenue total privilégie la quantité de vie sur la qualité. ” Les efforts cherchent toujours à ajouter aux années de
vie, ” dit-elle. ” Mais une fois que l’on a prolongé la durée de vie d’un enfant de Zambie d’un an, il s’agit le plus souvent d’une existence frappée par le paludisme. Cette réalité n’est pas prise en compte par cette approche globale plurinationale. “

Toutefois, selon Weil, les données limitées à notre disposition ne permettent pas de comparaisons détaillées. ” En théorie, il est possible d’examiner les différences entre les niveaux d’espérance de vie au sein d’un pays donné — le quartile le plus pauvre contre le quartile le plus riche. Mais ces données ne sont pas disponibles aux fins de comparaison entre un grand nombre de pays. ” (À compter de 2002, les données sur la mortalité infantile et enfantine tirées des enquêtes démographiques et de santé — l’un des principaux facteurs de détermination des taux d’espérance de vie — n’étaient disponibles par quintile que pour 56 pays.)

La réduction de l’inégalité en danger

Rachel Nugent craint que les décideurs politiques ne se servent des résultats de cette étude comme prétexte pour réduire les investissements dans le secteur de la santé, voire même l’aide au développement dans son ensemble. Mais selon Becker, l’étude encourage une augmentation des dépenses de santé et non le contraire.

” Les principales implications stratégiques de l’étude suggèrent que les améliorations des services de santé sont justifiées par l’importance considérable que les gens leur accordent, ” dit-elle. ” Les politiques en matière de santé doivent en tenir compte. “

Par ailleurs, Becker ajoute que personne ne peut déduire de la divergence entre les inégalités entre les tendances des niveaux de revenus et de santé que les dépenses de santé ont un impact négatif sur la croissance économique.

” Les investissement dans le domaine de la santé permettront d’améliorer les taux de croissance ordinaire des revenus ainsi que les conditions de santé, ” déclare-t-il. ” Tout investissement dans l’amélioration de la santé, notamment pour les jeunes, se traduira par une population active énergique et mieux à même de travailler. “

Cependant, selon Rachel Nugent, les technologies médicales ciblant les maladies des pays pauvres restent souvent sous-développées en raison de l’absence d’incitations fondées sur la rentabilité. ” Les plus démunis du monde ont besoin de certains investissements spécifiques en matière de santé, et pas du seul transfert à terme des technologies des pays plus riches, ” déclare-t-elle.

Malheureusement, divers facteurs tels que le développement de l’épidémie de sida en Afrique, l’apparition de nouvelles souches infectieuses en Asie, et le niveau des dépenses des pays en développement sur les technologies médicales onéreuses pourrait bien signifier que la tendance des 40 dernières années vers une réduction des inégalités en termes de revenu total s’est déjà achevée.

” Nous avons pris en considération certain des effets du sida dans nos données, mais pas suffisamment, et ce en raison du manque de temps et de données, ” explique Becker. ” Les pays plus riches investissent de manière considérable dans les modifications génétiques et les services aux personnes âgées. La diminution des inégalités pourrait bien s’inverser. “


Robert Lalasz est rédacteur principal au PRB.


Références

Gary S. Becker, Tomas J. Philipson et Rodrigo R. Soares, ” The Quantity and Quality of Life and the Evolution of World Inequality, ” American Economic Review 95, no 1 (2005) : 277-91.