(Mars 2004) Les villageoises sénégalaises qui ont lancé en 1997 un mouvement pour mettre fin aux pratiques traditionnelles d’excision des femmes ont un message simple à adresser aux experts de santé : les gens ont besoin d’informations pertinentes données dans une langue qu’ils comprennent pour prendre leurs propres décisions sur ces questions-clefs.

“Je suis fière d’être ici aujourd’hui pour vous apporter ce message des nombreux leaders de ce mouvement qui milite pour l’abandon de cette tradition au Sénégal”, ainsi parlait Kerthio Diarra, une femme de 43 ans du village de Malicounda Bambara lors d’un récent symposium subventionné par l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International à Washington, D.C. “Les adultes ont besoin d’informations et d’éducation dans leur propre langue nationale avant de pouvoir prendre d’importantes décisions qui affectent si profondément leurs vies”.

S’exprimant en wolof, Diarra a affirmé que l’initiative pour mettre fin à l’excision au Sénégal avait fait beaucoup de progrès grâce à un programme d’éducation à grande échelle lancé pour les villageois et géré par l’organisation locale Tostan. Elle a fait remarquer que les habitants des villages pauvres et isolés comme le sien qui n’avaient jamais été à l’école ont largement bénéficié des connaissances acquises non seulement concernant les risques associés à l’excision mais aussi concernant leur corps et les droits humains. Les femmes des villages ont aussi appris à lire et à écrire et ont acquis des qualifications en gestion, grâce à Tostan.

Il y a peu d’indicateurs de déclin de l’excision dans quelque 28 pays africains malgré les années d’efforts et les lois pour décourager la pratique. Les militants affirment qu’ils ont fortement besoin de reproduire des projets ayant eu du succès comme celui de Tostan.

Durant les 25 dernières années, les gouvernements, les organisations non-gouvernementales et les agences de bailleurs de fonds ont reconnu de plus en plus que l’excision est une question de santé et de droits humains et ont eu recours à divers moyens pour essayer d’enrayer cette pratique. Leurs approches ont inclus des programmes d’éducation de base, l’introduction de rituels alternatifs qui pouvaient se substituer aux cérémonies d’excision et du travail avec des agents de santé pour les aider à soigner les complications résultant de l’excision.

Les groupes de plaidoyer en faveur des femmes et de la santé affirment maintenant qu’ils doivent se concentrer sur la reproduction d’initiatives ayant réussi. Mais il n’est pas facile de convaincre des communautés d’abandonner une ancienne pratique qui demeure un rite de passage pour 2 millions de filles chaque année. Les experts affirment que mettre fin à la pratique exigerait des changements culturels complexes de même que des ressources financières plus importantes et un engagement politique.

“Des efforts sont en cours depuis 25 ans et ce qui doit être fait maintenant est d’augmenter les programmes qui ont fait leurs preuves”, affirme Dr. Nahid Toubia, fondatrice et présidente du Réseau de Recherche, d’Action et d’Informations pour l’Intégrité du Corps de la Femme (Research, Action and Information Network for the Bodily Integrity of Women -RAINBO). “Nous devons élargir nos efforts maintenant mais cela exige beaucoup d’argent. On ne peut pas le faire avec $20 000 ou $50 0000 ici et là”.

Le Programme Tostan au Sénégal

La plupart du travail pour mettre fin à l’excision a été réalisé en Afrique de l’ouest et l’un des programmes les plus connus est celui géré par Tostan (“Percée” en wolof). Créée en 1991, cette ONG a adopté une approche holistique qui répond aux questions concernant l’excision, une procédure qui implique l’ablation partielle ou totale des organes génitaux féminins externes. Opération généralement faite par les anciens sans anesthésie, parfois moyennant finances, l’excision a, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), divers impacts sur la santé dont l’hémorragie, le choc, la douleur, l’infection, les problèmes psychologiques et sexuels et les difficultés durant l’accouchement.

Plusieurs centaines d’enseignants Tostan déployés dans tout le Sénégal proposent des programmes de trente mois pour adultes et adolescents qui transmettent les informations à l’aide d’histoires, de pièces de théâtre, de poésie, de proverbes, de chansons et de dialogue. Ces “Programmes pour la prise de pouvoir au niveau des villages” ont pour but d’améliorer les connaissances factuelles concernant la vie de tous les jours des femmes et leurs conditions socioéconomiques. Selon les organisateurs et les participants, l’abandon de l’excision en résulte indirectement.

“L’objectif du programme Tostan n’est pas et n’a jamais été d’imposer des opinions et des jugements aux participants sur quelque sujet que ce soit, donc l’enseignant Tostan ne nous dit jamais d’abandonner la ‘tradition'”, dit Diarra, qui a subi une excision étant enfant et a vu sa propre fille faire une hémorragie après avoir subi la même opération. Une partie du programme Tostan mené à Malicounda Bambara en 1997, “nous a enseigné les pratiques traditionnelles positives avant d’étudier les effets des pratiques néfastes pour le corps et de montrer les diverses conséquences de nos actions”.

A la fin du programme, Diarra et 39 autres femmes du village ont annoncé qu’à la suite de discussions avec leurs maris, le chef du village et le chef religieux, on allait mettre fin à l’excision. Les villages voisins ont aussi commencé à s’élever contre l’excision. Aujourd’hui, plus de 1 200 communautés représentant 600 000 personnes dans de nombreuses régions du Sénégal ont fait part de leur décision de mettre fin au processus dans 14 déclarations publiques.

Le Population Council basé aux Etats-Unis qui a étudié l’approche Tostan, affirme que les facteurs clefs qui expliquent le succès du programme incluent une approche inclusive, participative à l’acquisition des connaissances qui souligne les facteurs et valeurs culturels positifs, encourage l’utilisation des histoires des femmes et promeut le partage d’informations avec des membres de la famille et des amis. Selon le Council, d’autres organisations et pays africains pourraient utiliser ce programme.

Programmes contre l’excision au Kenya et en Egypte

Des initiatives pour mettre fin à l’excision ont aussi cours dans d’autres pays. Par exemple, l’ONG kenyane Maendeleo Ya Wanawake propose un “rite alternatif” depuis 1996. Au lieu de subir une excision, les filles reçoivent une éducation en vie de la famille dans un lieu clos puis participent à une cérémonie publique qui leur confère le statut d’adultes. En Egypte, le Programme des Nations-Unies pour le Développement travaille avec le Conseil National pour l’Enfance et la Maternité pour mettre fin à l’excision dans 60 villages. Le projet a pour but de sensibiliser la population aux questions d’excision à travers des campagnes médiatiques, des réseaux de dirigeants communautaires et d’autres moyens.

L’excision — aussi appelée circoncision des femmes — est pratiquée dans certaines parties d’Asie et dans les communautés immigrantes en Europe, Australie et Amérique du Nord.

Politique des Etats-Unis

Aux Etats-Unis, le Collège Américain des Obstétriciens et Gynécologues affirme que presque 168 000 femmes et filles immigrantes ont subi une excision ou risquaient d’en subir une en 1990. La gynécologue obstétricienne soudanaise-américaine Nawal Nour qui a fondé et dirige le Centre de Santé de la Femme Africaine à l’hôpital Brigham and Women’s basé à Boston affirme que la plupart de ses patientes viennent de Somalie, du Soudan et d’Ethiopie et que 90 pour cent d’entre elles ont subi une excision. Elle a aussi re çu un nombre croissant de rapports indiquant que les parents envoient leurs filles en Afrique pour subir la procédure.

“La tendance croît à un rythme alarmant, et nous devons travailler avec la communauté africaine pour trouver des moyens d’y mettre fin”, dit Nour qui a aussi pris la parole au symposium organisé par le Population Reference Bureau pour marquer la Journée Internationale de la Tolérance Zéro pour l’excision le 6 février.

La loi fédérale interdit l’excision de femmes de moins de 18 ans. Ceux qui procèdent à cette opération encourent des amendes, des peines de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans ou les deux. Toutefois, Nour affirme que les Etats-Unis devraient suivre l’exemple de la Grande-Bretagne pour protéger les filles qui sont envoyées à l’étranger. La loi britannique interdit non seulement la pratique dans le pays mais juge l’envoi de filles à l’étranger pour y subir la procédure illégal.

Recommandations de politique de gestion

Selon les experts de santé et de développement, les programmes d’abandon de l’excision pourraient être élargis et subventionnés de diverses manières : dans un rapport de 1999, l’OMS et le Programme pour la Technologie Appropriée en matière de Santé (Program for Appropriate Technology in Health-PATH) ont recommandé que les responsables de politiques de gestion :

  • Fournissent plus de subventions pour accroître le nombre de projets pilotes et en faire des programmes menés à grande échelle
  • Votent et appliquent des lois anti-excision pour fournir un soutien légal aux activités de projet et
  • Accroissent la sensibilisation parmi les agents de santé concernant l’étendue et la gravité des complications imputables à l’excision.

De plus, ceux qui conçoivent et appliquent les programmes liés à l’excision pourraient :

  • Utiliser une approche participative lorsqu’ils conçoivent les programmes et inclure les jeunes filles et les femmes
  • Mener des recherches spécifiques à chaque pays, en tenant compte du fait que les programmes devraient incorporer des perceptions locales de la pratique, atteindre des publics peu alphabétisés et transmettre des messages non-critiques
  • Inclure des femmes et des hommes éduqués en milieu urbain puisque l’excision se pratique parmi tous les groupes socioéconomiques
  • Construire sur la base des valeurs communautaires positives qui sous-tendent l’excision et
  • Inclure le travail avec les médias de masse.

Yvette Collymore est rédacteur principal au PRB.


Références

  1. The American College of Obstetricians and Gynecologists (ACOG), “Health Care for Underserved Women: Female Circumcision/Female Genital Mutilation (FC/FGM) Fact Sheet”, consulté en ligne à l’adresse suivante www.acog.org, le 19 février 2004.
  2. Asha Mohamud, Nancy Ali, Nancy Yinger, Program for Appropriate Technology in Health/World Health Organization (PATH/WHO), Female Genital Mutilation, Programmes to Date: What Works and What Doesn’t (Genève : WHO, 1999).
  3. OMS, “Female Genital Mutilation: Fact Sheets”, consulté en ligne à l’adresse suivante   www.who.int/health_topics/female_genital_mutilation/en/, le 19 février 2004.