(Octobre 2004) En septembre 2004, quatre ouragans et cyclones tropicaux dévastateurs ont fait plus de 1 500 victimes en Haïti, détruit environ 90 % de Grenade et causé des milliards de dollars de dégâts dans les États du sud des États-Unis.

Toutefois, ces calamités attribuables à des perturbations météorologiques extrêmes ne sont pas des accidents de la nature. En effet, ces tragédies illustrent la manière dont les dangers écologiques se combinent aux conditions socioéconomiques, notamment les tendances démographiques et environnementales, pour intensifier la menace que représentent ces catastrophes pour des dizaines de millions de personnes tant dans le monde en développement que dans le monde développé.

Facteurs intensifiant la vulnérabilité aux ouragans

Les ouragans et les cyclones tropicaux ont toujours représenté l’une des principales causes des catastrophes naturelles dans les Caraïbes et sur la région côtière du sud des États-Unis.1 Mais l’impact économique des ouragans dans ces régions est de plus en plus sérieux.

L’industrie des assurances aux États-Unis a payé plus de 39 milliards de dollars depuis 2000 pour couvrir les dommages causés par les ouragans et autres catastrophes naturelles, soit plus de la moitié du total des paiements versés par cette industrie en réponse à des catastrophes au cours des 30 années précédentes.2

Cette augmentation des coûts des assurances reflète non seulement l’intensification de l’activité des ouragans mais aussi la vulnérabilité croissante de la population à ces tempêtes et ce, à en raison de trois facteurs principaux : les pressions démographiques, les effets de la pauvreté et de l’affluence, ainsi que divers autres changements écologiques qui exacerbent la violence et les effets d’un ouragan.

Emplacements vulnérables et pressions démographiques

Dans une certaine mesure, la vulnérabilité humaine aux catastrophes naturelles est en partie le fruit d’une malchance géographique. Par exemple, en raison de la fragilité de leur environnement et de leurs économies, les îles sont extrêmement vulnérables à la dévastation causée par les catastrophes hydrométéorologiques et géologiques. Selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, 13 des 25 pays les plus fréquemment frappés par des catastrophes naturelles pendant les années 1970 et 1980 étaient de petits États insulaires.3

Toutefois, le nombre de personnes qui décident de s’installer dans des zones plus susceptibles de subir des catastrophes naturelles est en forte augmentation. À titre d’exemple, environ 13 millions de Floridiens vivent aujourd’hui dans les comtés du littoral, contre 200 000 il y a un siècle.4 Qui plus est, le nombre d’habitants vivant dans les comtés floridiens de Dade et Broward dépasse le nombre total d’habitants de la région sud-est des États-Unis en 1930.5

Le développement rapide des zones littorales, avec notamment la construction de résidences et d’entreprises dans ces zones fragiles, renforce encore davantage la vulnérabilité des êtres humains aux catastrophes naturelles.

Une étude réalisée en 2000 sous les auspices de la Federal Emergency Management Agency a révélé que les Américains ont construit plus de 350 000 structures à environ 150 mètres des côtes américaines. Par ailleurs, cette étude a prévenu que l’érosion des zones littorales était susceptible de causer la disparition d’un quart de ces bâtiments au cours des 60 prochaines années.6

Les pays des Caraïbes sont tout aussi vulnérables aux cyclones tropicaux. La plupart des grands centres de population, des régions agricoles, des ports et des centres d’activité industrielle et commerciale se trouvent pour l’essentiel le long des zones côtières. En outre, le tourisme, la source principale de revenus de nombre d’économies des Caraïbes, se concentre lui aussi essentiellement sur le littoral.7

La vulnérabilité de ces urbanisations côtières se trouve exacerbée par la croissance de la population. Alors que les taux de fécondité ont décliné pratiquement partout dans le monde en développement, la population des Caraïbes va continuer à enregistrer une forte croissance à mesure qu’un nombre important de jeunes atteignent leurs années reproductives.8

En moyenne, environ un tiers de la population des Caraïbes est âgée de moins de 15 ans. (Haïti a la population la plus jeune de la région, avec 43 % de ses habitants âgés de moins de 15 ans.) Cette croissance démographique est particulièrement notable au sein des groupes économiquement faibles, qui ont toujours souffert des plus sérieuses contraintes en ce qui concerne l’exercice de leur choix en matière de reproduction.9

L’exode rural et l’intensification de l’urbanisation ont également aggravé l’impact des catastrophes naturelles dans les pays en développement des Caraïbes. En effet, les Caraïbes constituent la région insulaire la plus urbanisée au monde, avec un taux moyen de croissance annuelle de sa population urbaine de l’ordre de 1,58 % de 1995 à 2000.10 Plusieurs îles (notamment les Bahamas, Cuba, la République dominicaine, Porto Rico et Trinidad et Tobago)sont essentiellement urbaines.11

La tendance à l’urbanisation impose de nouvelles pressions sur l’environnement et intensifie la vulnérabilité aux catastrophes naturelles, en particulier pour les plus démunis. Les pauvres des zones urbaines vivent généralement dans des installations informelles et leurs habitations sont souvent mal construites.12

Des vastes zones urbanisées telles que Kingston, en Jamaïque, et San Juan, à Porto Rico, sont souvent plus à risque que les zones rurales dont la population est dispersée en raison de leur volume démographique et de la gravité potentielle des dommages. Dans ces régions urbaines, les surfaces imperméables des routes et des bâtiments causent de plus forts ruissellements que dans les zones boisées. En outre, les caniveaux d’assèchement fixes n’ont pas toujours la capacité requise pour évacuer les ruissellements provoqués par des pluies diluviennes.

Pauvreté et affluence

La pauvreté est l’élément central de la vulnérabilité aux cyclones tropicaux : c’est dans les pays en développement que l’on trouve 90 % des victimes de catastrophes naturelles, et c’est là aussi que surviennent 75 % des dommages économiques.13

Selon les estimations de la Banque mondiale, 80 % des pauvres de l’Amérique latine, 60 % de ceux vivant en Asie et 50 % des pauvres en Afrique vivent sur des terres dites marginales, caractérisées par une faible productivité et une forte vulnérabilité à la détérioration de l’environnement et aux catastrophes naturelles.14

Les endroits où vivent les pauvres dans le monde en développement contribuent fortement à leur vulnérabilité aux cyclones tropicaux et à leurs effets destructeurs. Ils n’ont souvent pas d’autre choix que de s’installer sur des lopins de terre sans valeur dans des zones sujettes aux catastrophes naturelles, telles que les rives de cours d’eau, les flancs de colline instables des zones déboisées ou les zones fragiles de captage des eaux.

Ce sont ces conditions qui prédéterminent non seulement la vulnérabilité des plus démunis aux catastrophes naturelles, mais aussi leur capacité à en affronter les conséquences. Les familles les plus pauvres sont parfois contraintes de s’endetter encore davantage pour reconstruire leur foyer, remplacer les biens perdus et satisfaire leurs besoins les plus élémentaires jusqu’à la reprise d’activités qui génèrent des revenus.15

Les sociétés plus aisées et leurs membres les plus affluents se sont aussi placés dans une position plus précaire face aux catastrophes naturelles, notamment les ouragans, bien qu’ils aient davantage de ressources pour faire face aux conséquences de telles situations.16

Comme il a été mentionné précédemment, les gens qui s’installent dans les régions des États-Unis les plus menacées par les catastrophes naturelles sont essentiellement des individus dont les revenus sont supérieurs à la moyenne : souvent en quête d’un emploi, désirant se rapprocher des lieux d’activités récréatives ou se construire une résidence secondaire.17 Dans certains cas, les motivations économiques à une exploitation soutenable des terres ont été obscurcies par les taux d’assurance réglementés par la loi et les programmes d’assistance fédérale qui correspondent en fait à une subvention du développement des zones à risques.18

Changement environnemental

La détérioration de l’environnement accroît en outre la vulnérabilité aux cyclones tropicaux. La sévérité des blanchissements coralliens et le recul des palétuviers, par exemple, exposent davantage les zones littorales aux risques d’inondation.

De même, le déboisement contribue aux sécheresses, aux crues éclair et aux glissements de terrain. Les pluies du cyclone tropical Jeanne, par exemple, a frappé en Haïti des zones déboisées pour la production du charbon, provoquant la mort de plus de 1 000 personnes. Par opposition, le couvert forestier plus dense a préservé le littoral de la République dominicaine (qui partage avec Haïti l’île d’Hispañola) contre les fortes inondations provoquées par Jeanne et les glissements de terrains qui ont suivi, d’où un nombre de victimes nettement inférieur.19

Par ailleurs, le réchauffement planétaire risque de contribuer à l’augmentation du nombre des ouragans qui frapperont les Caraïbes et la partie sud des États-Unis et leur intensité, bien que les scientifiques ne soient pas d’accord quant à l’impact précis de ce réchauffement.

Selon des études réalisées récemment, on prédit que d’ici 2080, le réchauffement des mers causé par l’augmentation de la concentration dans l’atmosphère des gaz à effet de serre capteurs de chaleur, pourrait provoquer une intensification d’environ un demi niveau sur l’échelle à cinq niveaux de puissance destructrice d’un ouragan typique. Par ailleurs, l’intensité des précipitations allant jusqu’à 60 milles de l’œil de la tempête augmenterait également de près de 20 %.20

Comment éviter le danger

Toute stratégie de réduction de la vulnérabilité des Caraïbes et de la région australe des États-Unis aux ouragans doit comporter une connaissance approfondie des interactions entre les tendances démographiques et les changements environnementaux, et les prédispositions géographiques aux risques naturels, aux décisions politiques et aux moteurs économiques du changement.

La prochaine Conférence mondiale pour la réduction des désastres (WCDR) qui se déroulera au Japon (en janvier 2005) représentera une occasion unique pour les dirigeants de notre monde de reconnaître l’importance de ces liens cruciaux.

Dans le cadre des préparatifs de cette conférence, le Secrétariat pour la Stratégie internationale pour la réduction des désastres (ISDR) et le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) ont défini cinq axes de concentration pour comprendre, orienter et superviser la réduction des risques de catastrophe à tous les niveaux. Il s’agit de la gouvernance, de l’identification des risques, de la gestion des connaissances, des applications de gestion des risques ainsi que de la préparation et gestion des situations d’urgence.

Chacun de ces axes exige l’examen des dimensions population et environnement de toute opération d’atténuation des catastrophes. Les recommandations spécifiques formulées à l’intention des nations participantes comprennent notamment : 

  • Le renforcement de l’attention des politiques et des bailleurs de fonds sur les dimensions population et environnement des catastrophes naturelles. Les plans économiques nationaux doivent mettre en exergue les risques naturels en tant qu’obstacles au développement durable. L’aide étrangère doit en outre se concentrer davantage sur la prévention des catastrophes en l’intégrant aux financements traditionnels dans les secteurs de la population et de l’environnement.
  • La préparation de cartes reflétant la répartition spatiale des risques de même que l’ampleur et la fréquence des catastrophes potentielles. Par ailleurs, les analyses de vulnérabilité doivent aussi se concentrer sur la densité de population et sa répartition (pour déterminer le nombre de personnes en situation de risque) ainsi que sur la pyramide des âges (pour déterminer les segments jeunes et âgés de la population la plus à risque).
  • L’amélioration de la gestion et de la communication des données concernant le rôle de catalyseur de la population et de l’environnement en matière de catastrophes naturelles. Les chercheurs ont besoin de communiquer de manière plus efficace l’importance et les avantages économiques de l’atténuation des catastrophes aux éducateurs, aux journalistes, aux groupes de pression ainsi qu’aux communautés locales, en mettant en exergue le rôle de la population et de l’environnement.

La Banque mondiale et le United States Geological Survey ont calculé qu’il aurait été possible d’éviter 280 milliards de dollars en pertes économiques mondiales attribuables aux catastrophes naturelles pendant les années 1990 en si 40 milliards de dollars avaient été investis dans des stratégies de préparation, d’atténuation et de prévention :21

  • La mise en application d’interventions pour la gestion des risques qui tiennent compte de ces menaces cruciales et y répondent. Il convient d’intégrer des stratégies de développement urbain et des politiques d’exploitation soutenable des terres aux activités de promotion et de prestation de services de santé de la reproduction. Une telle intégration permettrait aux pauvres des zones urbaines et rurales de réaliser leurs choix reproductifs en matière de réduction de la fécondité et de vivre dans des milieux plus sûrs.
  • Le soutien aux mesures préventives formelles et informelles ainsi qu’aux plans d’organisation des opérations en cas d’urgence. La préparation préalable et la détection précoce formelles doivent être accompagnées de mesures préventives informelles organisées au niveau local par les communautés. La population d’Igbalangao, sur l’île de Panay aux Philippines, par exemple, crée des cartes tridimensionnelles du village, pour évaluer la vulnérabilité de chaque foyer aux catastrophes.22

Dans l’ensemble, la réduction de la vulnérabilité et la promotion de la soutenabilité exigent une approche proactive à l’utilisation des terres d’une manière qui équilibre avantages économiques et préoccupations sociales et écologiques.


Roger-Mark De Souza est le directeur technique du programme Population, santé et environnement du Population Reference Bureau.


Références

  1. Une étude portant sur 153 catastrophes survenues aux Caraïbes entre 1900 et 1988 a révélé que les deux tiers de ces catastrophes avaient été causés par des ouragans et des cyclones tropicaux. Voir Robert Potter et al ., The Contemporary Caribbean (Essex, UK: Pearson Prentice Hall, 2004) : 142.
  2. University of California, San Diego, “Hurricanes and Global Warming,” consulté en ligne à l’adresse suivante : http://calspace.ucsd.edu/virtualmuseum/climatechange1/09_2.shtml, le 1 er septembre 2004.
  3. Organisation des Nations Unies / Stratégie internationale pour l’atténuation des catastrophes (UN/ISDR), Small Island Developing States, Disasters, Risk and Vulnerability (document d’information), consulté en ligne à l’adresse suivante : www.unisdr.org/eng/wcdr/meetings/docs/SIDS-Consultative-paper-2.0.doc, le 18 octobre 2004.
  4. Michael Grunwald et Manuel Roig-Franzia, “Along the Beach, a Spike in Property Damage: As Development Sprout on Once-Empty Sand, Storms Unleash Fury on Structures in their Paths”, The Washington Post , 19 septembre 2004.
  5. Mark Lynas, Warning in the Winds, The Washington Post , 19 septembre 2004.
  6. Grunwald et Roig-Franzia, Along the Beach, a Spike in Property Damage.
  7. Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), Caraïbes Environnemental Outlook (Londres : PNUE, 1999) : 15.
  8. Lori Ashford, World Population Highlights 2004 (Washington, DC : Population Reference Bureau, 2004).
  9. George Martine et Jose Miguel Guzman, Population, Poverty and Vulnerability: Mitigating the Effects of Natural Disasters, ECSP Report 8 (été 2002) : 45-68.
  10. Nations Unies, Département des Affaires économiques et sociales, World Urbanization Prospects, The 2003 Revision Population Database, consulté en ligne à l’adresse suivante : http://esa.un.org/unup/, le 14 octobre 2004
  11. Carl Haub, 2004 World Population Data Sheet (Washington, DC : Population Reference Bureau, 2004).
  12. UN/ISDR, Small Island Developing States, Disasters, Risk and Vulnerability.
  13. Martine et Guzman, Population, Poverty, and Vulnerability.
  14. John Twigg, Disasters, Development and Vulnerability, consulté en ligne à l’adresse suivante : www.benfieldhrc.org/SiteRoot/activities/misc_papers/DEVRISK/TWIGG.HTM le 14 octobre 2004.
  15. Charlotte Benson, The Cost of Disasters, consulté en ligne à l’adresse suivante : www.benfieldhrc.org/SiteRoot/activities/misc_papers/DEVRISK/BENSON.HTM, le 14 octobre 2004.
  16. Les pays plus aisés tels que les États-Unis ont en outre les moyens de se doter de systèmes de communication et d’alerte anticipée plus performants ; par conséquent, les populations bénéficient de plus de préavis pour partir vers des zones plus sûres, ce qui réduit le nombre de victimes potentielles.
  17. Gregory van der Vink et al., Why the United States is Becoming More Vulnerable to Natural Disasters, (Princeton, NJ : Princeton University, Department of Geosciences), consulté en ligne à l’adresse suivante : www.agu.org/sci_soc/articles/eisvink.html, le 14 octobre 2004.
  18. Van der Vink et al., Why the United States is Becoming More Vulnerable to Natural Disasters.
  19. Haiti: Human disaster is preventable, says Chief of Disaster Reduction Secretariat, consulté en ligne à l’adresse suivante : www.cdera.org/cunews/publish/article_562.shtml
  20. Lynas, Warning in the Winds.
  21. Benson, The Cost of Disasters.
  22. Twigg, Disasters, Development and Vulnerability.